Faut-il vraiment croire que vous ne pourrez pas venir à St Gervais?

Depuis qu’Elisabeth sait qu’André ne viendra pas à Saint Gervais, ses vacances n’ont plus le même attrait. Elisabeth rentre à Paris fin septembre, assez découragée. Il lui semble que son père n’est pas pressé de la voir se marier avec André… Raymond devant sa tristesse s’en défend. (Publié le 25 septembre 2018)

André, toujours coquet, commande à sa mère une veste d’uniforme sur mesure
et lui indique, avec une précision méticuleuse, les détails de ce qu’il souhaite.

Célestine et Louisa devant le chalet du Rozay. Photographie bernard Carré de Malberg, septembre 1917. Célestine et Louisa devant le chalet du Rozay. Photographie Bernard Carré de Malberg, septembre 1917.

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 5 septembre 1917.

Qui sait me disait hier Maman, nous aurions peut-être cédé à la tentation de nous fiancer !…

St Gervais, 5 septembre 1917

Je songe tristement que c’est aujourd’hui que vous auriez du arriver à St Gervais, mon chéri…

Nous sommes le 5 septembre mon oncle est parti hier soir et, si vous aviez pu avoir votre permission comme tout la faisait espérer, nous serions bien près de nous revoir ! Faut-il vraiment croire que vous ne pourrez pas venir à St Gervais ?

Par moment, je me laisse encore aller à un petit espoir… Il me semble que nous avons trop de malchance et je pense que tout à coup, vous allez m’annoncer pouvoir tout de même partir ces jours-ci… Mais ce n’est pas raisonnable, n’est-ce pas, d’avoir des imaginations pareilles !

Mes parents sont désolés aussi de devoir renoncer à vous voir ici. Il le sont pour moi d’abord et puis, parce qu’ils espéraient que cette rencontre à laquelle ils avaient de suite été très favorables, avancerait les choses d’un grand pas. Qui sait me disait hier Maman, nous aurions peut-être cédé à la tentation de nous fiancer !…

Voilà de quoi encore augmenter nos regrets, n’est-ce pas, mon chéri ?

Mais ces regrets, de toutes façons, sont grands que je ne trouve pas de mots assez forts pour les exprimer, il me semble que nous perdons irréparablement des jours de bonheur…

Ma Tante et Odile sont encore avec nous pour quelques jours ; pour nous « consoler » elles voudraient m’emmener passer une semaine à Evian où elles vont aller en quittant St Gervais. Si j’accepte ce sera sans enthousiasme aucun.
Il fait très beau temps tous ces jours-ci, mais l’on sent déjà l’automne qui approche, les couleurs sont plus douces et la brume estompe les contours des montagnes, le soir surtout la vallée est si jolie…
Sur ma table j’ai un gros bouquet de colchiques ; j’ai toujours aimé ces fleurs pour leur mélancolie et leur couleur mauve rosée si exquise. En Alsace aussi à cette saison elles parsèment les près…

Mon petit chéri, me permettez-vous de vous envoyer ces « Lettres d’un soldat [1]» dont je vous ai parlé ? J’aime tant ce livre et je crois que vous l’aimerez aussi…
C’est un livre à lire dans les tranchées, il me semble, je dirai presque à méditer…
Pour moi, je n’en ai pas lu de plus beau depuis la guerre ; c’est merveilleux de pureté et d’élévation et cette âme d’artiste si éprise de la beauté du monde, si passionnée pour la vie de la pensée et qui se révèle si simplement dans ces courtes pages est bien attachante…
Avant la guerre je lisais « Dorian Gray » maintenant ce sont ces « Lettres d’un soldat » que j’aime… Vous verrez l’étape franchie !
Seulement, je voudrais un préface de Barrès à ce livre, plutôt que celle qui y est et que je trouve bien médiocre.

Mon chéri aimé, je vais vous quitter, car le déjeuner va sonner et, sans doute, cet après-midi, irons-nous nous promener et je ne pourrai pas continuer cette lettre. Ecrivez-moi souvent n’est-ce pas, de longues lettres, pour que soit moins cruelle notre séparation prolongée ! Moi de même je tâcherai de vous écrire le plus possible et je vous embrasse mon petit chéri, comme j’aurais tant voulu le faire en réalité…

Vôtre

Elisabeth

[1] Je pense qu’il s’agit de « Lettres d’un soldat », d’Eugène-Emmanuel Lemercier, (1886—1915) Lemercier est mobilisé au 106e RI et arrive aux Éparges (dans la Meuse) en septembre 1914. Il est au front dans ce secteur jusqu’en avril 1915, date à laquelle il disparaît dans un combat. Son corps ne fut jamais retrouvé.
Les lettres qu’il a écrites à sa mère et à sa grand-mère ainsi que ses carnets du front ont été publiés pour la première fois en 1916, et sont aujourd’hui toujours considérés comme un des grands témoignages sur la guerre de 14-18.

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 19 septembre 1917.

J’ai beau faire, les montagnes, les promenades n’ont plus le même charme, depuis que je n’ai plus l’espoir de vivre ici avec vous…

19 septembre 1917

Mon chéri

Je pars décidément demain matin, avec ma tante, pour Evian, sans entrain, je vous l’ai déjà dit, mais je sais que cela fait plaisir à ma tante et à Odile de m’emmener… Je me laisse faire !

Mon séjour là-bas ne sera d’ailleurs pas de longue durée – 5 ou 6 jours au plus – et c’est pourquoi je ne vous donne pas mon adresse. Mais vos lettres vont bien me manquer pendant ce temps… A peine serai-je partie, demain matin, qu’il en arrivera sans doute déjà une et et je vais demander qu’on me la fasse suivre à Evian.

J’ai bien reçu, il y a deux jours celle datée du 1er septembre, si gentille, si tendre, venue du fond du cœur, mon aimé chéri, de votre sollicitude pour moi, mais je vous l’avoue, je suis très, très, très « aplatie » depuis que je sais que vous ne viendrez pas me voir à St Gervais.

J’ai beau faire, les montagnes, les promenades n’ont plus le même charme, depuis que je n’ai plus l’espoir de vivre ici avec vous… Le mois d’octobre me semble encore bien lointain, et puis, il me semble que notre prochaine rencontre, ayant lieu à paris, sera si peu ce que j’aurais voulu qu’elle soit… ce qu’elle aurait été ici !

Enfin, je peux tout de même tacher de reprendre courage et essayer de me résigner comme vous m’en donnez l’exemple… Mais c’est bien dur quand on a tant espéré !

Je ne vois rien de bien spécial à répondre à vos dernières lettres, sinon, à propos des lectures, que je lis fort peu en ce moment et cela pour mon plus grand regret. Mais, je n’arrive pas à m’isoler au milieu de tout le monde qui m’entoure, pour lire d’une façon profitable et sérieuse, alors à quoi bon lire !… Je viens seulement d’achever un roman de l’auteur des « Méditations dans la tranchée » qui, cette fois, médite sur la jeune fille moderne et fait un portrait de façon assez exacte et très amusante. Il s’agit d’ailleurs dans ce livre d’une jeune fille beaucoup plus « moderne » que je ne suis et ne voudrais être !…

Ce matin, en descendant au village pour la messe, j’ai mis à la poste, à votre adresse, mes « Lettres d’un soldat » et je suis maintenant bien impatiente de savoir ce que vous allez en penser, mais, à mon avis du moins, ce n’est pas un livre à lire trop vite et d’un trait.

J’attends aussi toujours vos impressions sur « Dorian Gray » et je suis bien contente de connaître ces impressions… Rien ne me les fait présumer !

Il fait beau temps ces jours-ci, doux et tiède ; nous nous promenons chaque après-midi pour profiter encore des derniers bons moments de la saison. Dire que dans 3 semaines déjà il faudra rentrer à Paris ! C’est une perspective peu égayante… et je vous assure, mon chéri, que si jamais vous aviez vraiment le désir de vivre à la campagne que ce n’est pas moi qui y ferait obstacle. J’aime bien Paris certes, mais la vie y est si peu normale et y devient si fatigante à la longue, que c’est une vraie délivrance de pouvoir en sortir. Mais, je comprends aussi, André, que pour votre carrière le milieu de Paris soit absolument nécessaire, c’est pourquoi j’accepterais bien volontiers d’y vivre, si vous le désirez, et, qu’importe d’ailleurs où nous vivrons, puisque nous y serons ensemble, puisque nous nous aimons.

Au revoir et dans ce petit coin de ma lettre je veux encore vous dire mon Aimé Chéri toute ma tendresse et que de tout mon cœur je suis votre

Elisabeth

 

 

 

 

 

Carte de Lina Jessel à Elisabeth Carré de Malberg, 19 septembre 1917.

Mais je suis désolée que le nettoyage de la robe de chambre soit manqué…

Paris le 19.9.1917

Mademoiselle

Je remercie Mademoiselle de la jolie carte qu’elle a bien voulu m’envoyer, j’y ai été très sensible. Mais je suis désolée que le nettoyage de la robe de chambre soit manqué et comme voilà 2 fois que ce teinturier me fait ce tour je n’y retournerai plus.
Madame va aussi bien que possible et Monsieur est plutôt un tout petit peu mieux mais il ne peut encore s’écarter de son régime. Monsieur et Madame ont fait la sainte communion le jour de l’Assomption. J’espère que Mademoiselle se repose et profite bien du bon air de St Gervais. Je prie Mademoiselle de croire à mon respectueux dévouement

Lina Jessel[1]

Mes respects à Madame de Malberg et bien le bonjour à Louisa et à Célestine

[1] Lina Jessel,

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 24 septembre 1917.

Mon Dieu ! Comme j’aspire à retrouver un « chez moi », notre maison de Nancy ou celle d’Alsace, au lieu d’errer ainsi toujours dans les logis des autres !

St Gervais 24 septembre 1917

Mon Aimé J’étais un peu triste ces jours-ci de ne rien recevoir de vous, je commençais à penser que peut-être l’on vous avait envoyé comme d’autres, par de là les Alpes… Heureusement ce matin une longue lettre m’arrive où j’apprends que vous êtes encore une fois remonté aux tranchées et je comprends combien vous devez aspirer à un véritable repos, je souhaite que ce repos vous soit accordé bientôt.

Et parlons tout de suite de cette permission qui pourrait être si prochaine ! Est-ce possible ?

Nous quitterons St Gervais dimanche soir pour être à Paris le lundi 1er octobre, Bernard ayant sa rentrée au collège Stanislas, où il va aller maintenant le 2, et, je crois que je ne vous l’ai pas dit encore, je crois que nous allons abandonner notre appartement de la rue Gounod, pour habiter celui de ma cousine Baratier[1] – 12 Avenue de Villars (7ème) – pendant qu’elle sera dans le midi où son mari fait des inspections cet hiver. Cela va être un tout petit déménagement et une installation nouvelle ce qui n’est jamais très amusant…

Mon Dieu ! Comme j’aspire à retrouver un « chez moi », notre maison de Nancy ou celle d’Alsace, au lieu d’errer ainsi toujours dans les logis des autres !

Comme je pense aussi souvent à ce petit nid que nous installerons à notre goût, que nous habiterons ensemble, André chéri, où nous serons heureux tous les deux… Si vous saviez comme j’en rêve, mon chéri, comme je me réjouis… Mais quand donc cela viendra-t-il ?

En habitant avenue de Villars nous allons tout à fait changer de quartier mais pour aller à mon ambulance, j’aurais heureusement un bon tramway qui part de l’Ecole Militaire, il s’arrête juste devant l’hôpital ; je pense y retourner dès mon retour, car je sais y être attendue pour qu’une autre infirmière parte encore en congé.

Si je n’avais pas la perspective de vous revoir, Chéri, je trouverai ce retour à Paris bien lamentable, il fait encore si bon et beau à St Gervais en ce moment… Comme j’aimerais mieux pouvoir vous attendre ici ! Serez-vous vraiment à Caen ? Cette idée m’émeut à un point que vous ne pouvez imaginer, nous avons tant de si merveilleux souvenirs là-bas… J’ai toujours pensé qu’il faudrait que nous y retournions un jour ensemble, je voudrais même que cela soit tout de suite après notre mariage… et vous mon petit Chéri ? Mais si vous y allez maintenant que ne puis-je être déjà avec vous ? Pensez à moi et entrez dans cette vieille église de St Etienne que j’aimais tant et où, si souvent, j’ai prié et espéré !…

Mon Chéri, je compte donc que vous partiez le 1er octobre en permission et si vous devez d’abord aller à Caen, vous serez vers le 3 ou le 4 à St germain, et nous, nous serons à peu prêt réinstallées à Paris à ce moment-là. Je voudrais pouvoir vous voir longuement, tranquillement… Aurez-vous déjà 10 jours de permission cette fois ? et dites-moi, mon Chéri, quand vous dites que vous voudriez que nous puissions sortir ensemble qu’entendez-vous au juste ? Quel genre de promenade désirez-vous faire avec moi ? A Paris, hélas, il me semble que les promenades manquent bien de charme !

Pensez-vous aussi que le moment soit venu maintenant pour votre mère et mes parents de se rencontrer et de faire connaissance ?

La question de nos fiançailles va-t-elle enfin pouvoir être résolue ? Il me semble par moment que oui… Que cette fois-ci tout va être décidé, arrêté… Qu’il n’y a plus de raison que nous restions dans cette situation si mal définie. Et pourtant, je n’ose pas encore espérer complétement…

Mais, pour que nous nous voyions mieux, je vous avoue que je préférerais presque que votre permission ne vienne pas tout de suite et ne coïncide pas avec notre retour et notre réinstallation à Paris. J’ai un peu peur que nous soyons tous très bousculés… Me comprenez-vous André chéri ?

Nous avons fait une très belle promenade l’autre jour, plus de 10 heures de marche, aussi ai-je été un peu éreintée le lendemain, mais quelle belle vue nous avons eu jusque sur les Alpes du Dauphiné.

Hier par une journée exquise nous sommes retournés à Chamonix et à la Flégère, là surtout je vous aurais voulu avec moi, c’était splendide…

Au revoir, mon petit Chéri, c’est à Paris que je trouverais une réponse à cette lettre et c’est bientôt que je vous reverrai… Que je suis contente et que je vous aime mon André chéri…

Votre Elisabeth

[1] Charlotte Wenger, fille de Paul Wenger et de Jeanne Valentin a épousé en 1913 Albert Baratier.

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 18 septembre 1917.

Enfin le col pourrait avoir 1 centimètre de plus à la base du cou de manière à me permettre de porter une cravate blanche en le laissant entr’ouvert ce qui ferait très bien.

18  septembre 1917

Ma chère Maman,

Nous allons peut-être redescendre bientôt à un long repos et il est question d’activer le départ des officiers. Il serait donc possible – quoique je n’y crois pas encore d’une façon ferme – que j’obtienne une perme le 1er octobre au lieu du 15 ou du 16.

Je t’en préviens parce qu’il y aurait dès lors intérêt à commander le plus tôt possible ma vareuse noire (comme pantalon rouge je me fais arranger le mien). Pour la vareuse noire ne crois-tu pas qu’à l’aide des mesures que j’avais données pour ma bleue et à l’aide aussi de cette dernière, le bon marché pourrait très facilement me confectionner cette vareuse noire. Toute réflexion faite je pense qu’il vaudrait mieux me la faire faire sur le type exact de la bleue qui me va si bien en demandant simplement la suppression du pli du dos, des manches à revers, des caducées non sur velours, mais brodés directement en or sur le col noir, et 3 brisques[1] au lieu de deux. Enfin le col pourrait avoir 1 centimètre de plus à la base du cou de manière à me permettre de porter une cravate blanche en le laissant entr’ouvert ce qui ferait très bien.

Pour la taille enfin, elle pourrait être diminuée d’un centimètre ou deux. J’ai plutôt maigri depuis un an, et avec ce costume noir il y aurait avantage à ce que la taille soit assez pincée.

Encore une fois, le Bon Marché a dû conserver mes mesures (celles du côté gauche notamment sont un peu plus fortes que celles du côté droit) et avec ma vareuse bleue pour modèle, je crois qu’il serait facile de confectionner la noire, en lui appliquant les très légères modifications sus dites.

Rien de bien nouveau à te dire depuis ma lettre d’hier, sinon que j’ai fait une bonne promenade à cheval en compagnie d’un capitaine que je connais et qui est très gentil. Mon médecin auxiliaire vient de partir en permission, le veinard et je suis allé le conduire jusqu’à la gare. Je l’ai chargé de demander de plus amples renseignements au secrétaire de la Faculté de médecine au sujet du 3ème Doctorat et à la manière dont il faut procéder pour le passer le plus commodément possible.

J’ai commencé les lettres d’un soldat, qui sont effectivement très belles et empreintes d’une merveilleuse conviction religieuse. Les as-tu lues ?

Je vais écrire à Roger, et puis aussi à Jean. J’espère que tu vas bientôt m’accuser réception du colis de livres que je t’ai envoyé il y a déjà quelques jours. J’essaierai de t’apporter encore du sucre (1 ou 2 kilos) à ma prochaine venue à Paname. Moral excellent et santé excellente. Je te quitte pour aller chez le commandant déjeuner et je t’embrasse bien tendrement, ma chère petite Mère,

André

[1] En argot de caserne, chevron-galon en forme d’angle cousu sur la manche des soldats.

 

 

 

 

 

Lettre de Raymond Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 30 septembre 1917.

Dimanche soir, 30 septbre 17

Ma bien chère Lili

Tout à l’heure tandis que je remontais vers St Gervais, tout vieux et cassé sous le poids des soucis qui m’accablent, Tatane, à qui je confiais ma tristesse, accrue du chagrin que tu as manifesté à ton départ, m’a répondu qu’en causant avec elle au cours de votre promenade d’hier, tu lui avais fait entendre que ce qui te peine, c’est de sentir que je n’arrive pas à me décider à ton mariage, comme si j’y étais au fond toujours contraire. Je ne peux croire que Tatane ait bien compris ta pensée et l’ait fidèlement reproduite. Est-il possible que tu me suppose capable de jouer ainsi un double jeu vis à vis de toi ? Je crains que Tatane ne se soit méprise. Mais en tous cas je ne voudrais pas que tu continues à te faire à cause de moi des chagrins injustifiés : tu as déjà sans cela bien assez de sujets de troubles. Et c’est pourquoi dès la fin de notre mélancolique souper dans ce chalet redevenu si lourdement silencieux, j’essaye de renouer quelques mots avec toi. Ce que je veux te dire, c’est seulement que je n’ai pas de pensées de derrière la tête et que je n’escompte pas au fond de moi-même je ne sais quel événement fortuit qui mettrait un terme aux projets que tu entretiens depuis bientôt 3 ans ! Non, je n’ai jamais cessé de te parler en toute sincérité au sujet de ces projets. Au début je t’ai fait part de mes objections, disons même que je t’ai laissé paraître de la déception, – mais pourrais-tu me reprocher d’avoir eu pour toi des ambitions égales à l’opinion que je me fais de tes qualités ? – Plus tard, au fur et à mesure que j’ai pu me rendre compte avec Maman des qualités de celui vers qui se dirigent tes aspirations, je me suis rallié à tes projets, je les ai même secondés en écrivant à Pâques la lettre que tu te rappelles ; je ne l’aurais pas fait, si je n’étais pas rentré réellement dans tes vues. Crois bien que mes sentiments demeurent les mêmes et surtout ne t’imagine pas qu’à côté de ce que j’ai pu te dire, il y a d’autres choses que je pense sans les révéler. Peut-être au contraire, ai-je été trop sincère, puisque j’ai laissé parfois échapper devant toi que j’avais dû consentir à certains sacrifices. Mais je reconnais qu’en ces sortes de choses il y a toujours quelques sacrifices à faire. Et si tu pouvais lire au fond de mon cœur, tu y verrais qu’il n’en est aucun auquel je ne sois personnellement décidé, pourvu que ton bonheur ne soit assuré. La seule réserve que j’ai persisté à faire, est celle concernant ta résidence à St Germain. Je ne garde aucune autre arrière pensée dont tu puisses te chagriner à cette heure. Tes difficultés viennent de la guerre, et elles ne sont déjà que trop réelles : ne t’en ajoutes pas d’autres que tu croirais venir de moi.

Voilà ce que j’ai tenu à te dire dès ce soir dans l’espoir de te remonter, après t’avoir vue aujourd’hui si décontenancée. Mais j’espère aussi que cette lettre te retrouvera déjà plus vaillante. Et maintenant je voudrais ajouter que je regrette d’avoir été pris un peu au dépourvu par les circonstances. Comme je ne suis jamais leste dans mes résolutions, je n’ai vraiment pas eu le temps, depuis le moment où tu m’as hier annoncé la permission prochaine de Mr J. de changer mes plans de retour. C’est comme cela que je vous ai laissés repartir ce soir sans me joindre à vous. Mais si cette permission a lieu ces jours-ci, je ne veux pas manquer à mon rôle. C’est déjà assez que j’ai dû laisser Maman prendre la direction du sort de Bubi : c’est là une chose qui m’est plus pénible, que je ne voudrais le dire : mais je sens que j’aurais été un mauvais introducteur aux Roches, le sourire m’aurait fait défaut. En ce qui te concerne, je puis encore rattraper mon retard. Si Mr J. doit arriver à Paris actuellement, prévenez moi par télégramme, et je quitterais immédiatement St Gervais, où je ne suis demeuré que parce que je ne voyais pas de devoir à remplir ailleurs. C’est bien entendu, n’est-ce pas ?

Donc à un très prochain revoir peut-être. Et cependant, malgré cette perspective, je sens bien fort ce soir, pendant que le train vous emporte, les nouvelles séparations qui viennent de recommencer entre nous. Je te le dis à toi pour que tu le redises à Maman et à Bubi, que je ne me fais pas l’idée de ne plus retrouver à notre foyer commun. Dans cette guerre qui dévaste tant d’éléments de nos existences, il ne me reste que vous. Dieu sait quelle place sans cesse plus grande vous tenez chacun dans ma vie désemparée.

Allons, reprends tes courages, ma fille bien chère : c’est le mot par lequel je finis à l’heure de regagner ma chambre. Sous la véranda le clair de lune est là, comme tous ces derniers soirs, éclairant de sa douce lumière les brumes qui enveloppent les cimes. Je vous embrasse tous les trois avec tout le tendresse dont je souhaite que vous sentiez mon cœur rempli pour vous.

Ton père bien affectionné

RCM

Je n’étais pas sorti de la gare du Fayet que j’ai retrouvé ton permis et ta carte d’identité : ma pauvre tête est décidément bien à l’envers. Je te renvoie ci-inclus le permis, et te rapporterai la carte d’identité. Pourvu que l’absence de ces pièces ne vous ait pas attiré de désagréments !

Lundi matin. J’expédie ma lettre au sortir de l’église, espérant que votre long voyage s’est achevé sans trop de fatigue. Ici il fait de nouveau une matinée splendide, pas une vapeur au ciel : quel dommage que vous ne soyez plus là pour en profiter. J’attends ton télégramme pour prendre le train…

 

 

 

 

 

 

 

 

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