Et pendant ce temps au Canal…

Le Canal ? C’est une des préoccupations d’Elisabeth Carré de Malberg et de ses cousins Odile et François. Ce petit hameau, dépendant de la commune de Wolxheim, se trouve, à une vingtaine de kilomètres de Strasbourg. Proche des Vosges, il est placé, à la limite de la plaine d’Alsace et du vignoble, au confluent de la Bruche et de la Mossig,  à l’origine du canal creusé par Vauban pour transporter les pierres des fortifications de Strasbourg. Malgré l’annexion par l’Allemagne de l’Alsace-Moselle en 1870 des familles françaises bourgeoises ont, dans ce lieu agréable,  conservé, acheté ou construit des propriétés de famille. Ce sera le cas des familles Grass, Wenger, Faës… et de la famille Carré de Malberg.  Tous s’y retrouvent l’été. L’année 1914 n’a pas échappé à la règle…

Début des « Notes sur la guerre » de Marthe Grass écrites au Canal et destinées à Elisabeth Carré de Malberg

Quelle situation que celle des alsaciens : en comprendra-t-on jamais toute l’horreur ! Combattre ses parents, ses amis, ses sympathies, tout ce qui fait notre attachement à la France.

Notes sur la  guerre Marthe Grass (couverture du cahier) Notes sur la guerre Marthe Grass (couverture du cahier)

A Elisabeth Carré De Malberg.

 Le soir du 30 juillet 1914, ou vous êtes partis si précipitamment, je t’avais promis, ma chère petite amie, de te faire jour par jour une relation des incidents et évènements qui se passeraient dans notre coin du Canal.

Les premières semaines de la guerre, on était tellement affolé et inquiet, qu’il m’eût été impossible d‘écrire avec suite : maintenant seulement, armée de mon cahier de notes très brèves, je vais pouvoir retracer, quelques ’unes des émotions et impressions qui ont marquées le début de cette épouvantable lutte !

En vous quittant à la gare d’Avolsheim j’avais le cœur bien gros de me séparer de si bons amis, et pour combien temps ? Aussi en rentrant dans une maison solitaire, l’avenir me paressait bien noir, bien menaçant ! Malgré tout, le cœur humain est ainsi fait, l’espérance était au fond du mien, l’espérance de voir se dissiper au dernier moment, l’orage terrible qui planait sur l’Europe.

Le lendemain de votre départ, nous avons été, Madeleine Petiti et moi, à Wolxheim, voir ce que devenaient les Klotz. Près de l’église, nous rencontrons le maire, monsieur Charsch et monsieur Hohl, l’air consterné, qui nous annoncent la mobilisation[1]. Le village est sens dessus dessous. Les femmes pleurent, les hommes courent de côtés et d’autres : quand à la placide madame Klotz elle se promène à Mutzig avec ses enfants ! J’ai appris quelques jours plus tard, qu’elle était partie le soir même, aussi lestement que vous.  Madame Petiti et Madeleine en faisaient autant le lendemain (31 juillet 1914). La nuit du 1er août, à 3 heures du matin, passage de gros canons sur la route de Molsheim à Saverne : sous cette impression sinistre, je commence à croire à la guerre ! Quelle situation que celle des alsaciens : en comprendra-t-on jamais toute l’horreur ! Combattre ses parents, ses amis, ses sympathies, tout ce qui fait notre attachement à la France. Quelle réflexion me venait au soir de cette artillerie prussienne, qui allait à fond de train vers la frontière, ravager les campagnes, les villages, les villes, de l’autre côté des Vosges. Le sommeil m’avait quitté : Par le train de 8 heures, je vais à Molsheim ; la gare est encombrée de gens descendant de St Odile, du Hohwald, de Wangenbourg. Tous les visages sont pâles, tirés de fatigue et d’angoisse : Il y a des français, entre autres une jeune femme de Marseille, de grosses larmes aux yeux, des anglais, des allemands, comme toujours et plus que jamais, insolents de « gemütlichtkeit » (assurance). J’entre en ville, pleine de soldats : Les marchands sont sur le pas des portes : chacun essaie de lire sur la figure de son voisin : mais les visages sont fermés, on a peur de trahir ses sentiments, car on se sent déjà épié, comme écrasé par la poigne militaire allemande. C’en est fait : Nous sommes dés à présent de misérables pantins, qui ne remuent bras et jambes que sur l’ordre de Deimling [2]!  

Je rentre de Molsheim par une chaleur accablante et fait clouer mon placard de vin cacheté, plutôt par acquis de conscience, car des planches et quelques clous sont une bien faible barrière pour des soldats décidés à tout !

La maison Carré de Malberg au Canal en 1912 La maison Carré de Malberg au Canal en 1912

A 2 heures de l’après-midi je vais dans votre maison chercher le précieux manuscrit de ton père[3], puis l’argenterie. Je donne à manger au chat de Bubi, venu au premier appel qui fait des ronrons de plaisir de voir enfin quelqu’un. Le soir à 7 heure arrive de Berck sur Mer, Marianne Petiti, affolée de ne plus trouver sa mère et sa sœur, les demandant avec larmes aux échos du Canal. Elle repart par le train suivant pour le Klingenthal chez madame d’Oesinger. Le même soir de grandes affiches rouges sont collées sur les portes au Canal, nous annonçant l’état de guerre, signé : Deimling.

Le lendemain dimanche 2 août j’ai rarement assisté à une Grand-Messe plus émouvante. Le « Landsturm » était convoqué et tous les hommes qui devaient partir sanglotaient pendant le sermon de Mr le Curé très ému lui-même, ainsi que toute l’assistance. On se sentait à la veille de terribles évènements, l’atmosphère était chargée d’électricité ! De plus, on annonçait pour le lendemain 800 hommes de troupes à loger et à nourrir. Avec ma fidèle gouvernante Hélène, je range la grange tant bien que mal, je prépare des lits et nous attendons heureusement en vain !  Je reçois la visite de Marie Andéout bien angoissée et agitée : nous sommes contentes d’être deux, pour nous communiquer nos sentiments, nos pensées, mais nous nous sentons bien seules.

Le Mercredi 5 août devait être pour Wolxheim, une date inoubliable ! Une troupe immense d’hommes du « Landsturm » coupe et couche les vignes du côté du Horn et du cimetière.  Quel spectacle et de quel regard navré, les pauvres gens suivent le travail de ceux qui les ruinent : C’est une véritable rage de destruction : On rase tout : pruniers, pêchers, poiriers, pommiers chargés de fruits : on barre la Bruche au pont d’Ergersheim. Alors toutes les prairies, tous les champs sont inondés : j’ai de l’eau au jardin, la bassecour est un lac où les poules pataugent piteusement : cela dure des semaines, jusqu’au jour ou l’un des piliers du pont d’Ergersheim à le bonne esprit de céder sous la pression de l’eau. Mais le foin est perdu pour beaucoup de monde et j’ai mon beau mélèze et trois cerisiers qui périssent au printemps de 1915.

Le jeudi 6 août à 3 heures du matin nous sommes réveillées, ma cuisinière et moi, par 30  hommes qui sonnent et toquent à tour de bras (Landwehr infanterie n°60). J’enfile une robe, je regarde par la fenêtre, il fait nuit, je ne distingue qu’une masse sombre devant la porte d’entrée, quand ma gouvernante ouvre déjà. Je descends le cœur battant et je me trouve en face de soldats alsaciens pour la plupart harassés de fatigue, poudreux, affamés, désespérés d’avoir quitté leurs familles. Nous distribuons du pain, du café, du vin, des fruits. Je donne les clés des maisons Masson et Faës qu’on me réclame impérieusement et je cours porter moi-même celle de Tatane et les vôtres. Le jour était venu, je traverse la cour pleine de soldats, la porte du salon était déjà enfoncée à coups de crosse ?  un petit sous-officier roux l’air rageur vient au-devant de moi, en me criant : « Wir wollen diesen Franzosen :zeigen dass wir kleine Barbaren sind.[4] ». Et moi de lui riposter : « Und doch haben sie schon die Thüre ein geschlagen, sie sind doch nicht in feindes Land[5]». Il me lance un coup d’œil haineux et tourne sur ses talons. Je pénètre dans le salon, envahi de militaires, vautrés sur les canapés, les chaises, où à Pâques passées nous prenions si amicalement le thé sans nous douter que vos maisons, vos chers souvenirs et les miens si étroitement liés seraient souillés par la présence de cette race détestée, qui prenait un malin plaisir à faire sonner sa lourde botte dans la demeure des « Franzosen ». Et dire qu’il me fallait rester muette devant tous ces sacrilèges !

Dans l’après-midi le chat de Bubi épouvanté lui aussi de cette invasion, fait une apparition dans mon jardin, je lui avais porté tous les jours sa soupe et maintenant il devait la chercher lui-même. Je le caressais amicalement, et il était content de trouver quelqu’un qui s’intéressait à lui, lorsque tout à coups, mes 3 chattes, le dos et la queue en arêtes de poisson, se précipitent sur lui, crachant, jurant, griffant : une mêlée de quelques minutes, course poursuite folle dans le jardin, et le pauvre tigre se sauvait sans jamais reparaitre ! Aussi une victime de la guerre ! Cet épisode termine cette rude journée commencée à 3 heures du matin.

Le samedi 8 août, nos soldats partaient très reconnaissants, et nous faisons un peu d’ordre : je vais chez Lili Masson dans le même but, aussi pour fermer la maison, quel spectacle s’offre à nos yeux ! Toutes les armoires ouverts, le linge éparpillé, déchiré, la vaisselle cassée, la cave béante, les bouteilles vides, le vin de 1911 en tonneau inondant le sol, des pots de confiture inachevés dans tous les coins, enfin une orgie indescriptible ! Je cours chez vous : même désastre : chez Tatane les soldats avaient enfoncé le lattis du petit office qui donne dans la cave, et par cette ouverture à l’aide d’une échelle, ils étaient descendus ; l’armoire à vins fins était forcée le barreaux tordus ; les bouteilles étaient partout, vides bien entendu, dans les lits, sur les étagères j’ai trouvé dans la chambre de tante Bebelle la petite baignoire d’enfant à moitié remplie de bordeaux, de ce bon bordeaux, que ton Père me faisait goûter chaque fois que j’avais le grand plaisir de diner chez vous. Chez Marie-Anne Grouvel , les Félix, Mmes Adam et Petiti, même désordre, mêmes ravages.

Alors à l’aide de Marie Andéoud, de la femme Louise Agram d’Avolsheim, d’Hélène, de la nièce de M Le Curé Kister, je transporte chez moi ce que je peux en fait de linge, de vêtements, de papiers : je cours chez les Weiss pour leur dire de sauver ce qu’ils peuvent chez les Félix[6]. Spehner fait de même pour Mme Adam et Eugène Schiver pour M.A. Grouvel tandis qu’Hortense, la cuisinière de Mme Masson transporte dans mon grenier tout ce qu’elle trouve. Ce n’est rien d’écrire cette hâte, ces courses, ces agitations de crainte d’une nouvelle invasion prochaine et probable.

Le dimanche 9 août, c’est le tour de notre région immédiate d’être dévastée. Les sapins du jardin de M. l’abbé Simonis tombent sous la hache, ainsi que les plus gros arbres du long du Canal. Puis successivement certains poiriers et pommiers des Petiti, presque tous les arbres de M.A. Grouvel rasés, jusqu’à d’innocents arbustes, les tilleuls du billard votre grand acacia et autres, les beaux vernis du Japon du coin d’A. Greyens son grand marronnier planté par mon Père et ses sapins. Puis toujours à coups de hache, on massacre le chalet presque neuf de M Leon Grouvel on couche une partie de ses vignes, les vôtres, la mienne, ainsi jusqu’à Soultz ! On n’avait rien vu de pareil ! Les craquements déchirants du bois demandant grâce étaient on ne peut plus émouvants. Je m’attendais à voir cette bande de sauvages paraitre dans mon jardin d’un  jour à l’autre Je pleurai d’avance mes platanes, mes sapins : pourquoi ont-ils été épargnés ? Je l’ignore. Depuis des officiers ont dit qu’on avait inutilement abimé le pays. Tout ce que j’ai raconté jusqu’ici se passait par une chaleur accablante, au son du canon plus ou moins rapproché ! On vivait dans l’inquiétude continuelle d‘être obligé de partir d’abandonner sa maison puisqu’on disait les Français si près d‘ici.  Marie Andeoud que je voyais journellement était d’une agitation effrayante : elle nous voyait déjà sur la route de l’exile, comme beaucoup de nos compatriotes ou arrêtés comme « Deutschfeindich[7] », ou tués par des aéroplanes ! Malgré cela nous étions électrisées à la pensée que les Français étaient en Alsace ! Ah ! Nous en avons passé des journées et des nuits, à écouter le cœur battant ce canon qui grondait si près de nous !

Le soir du 16 aout arrivent 60 à 70 hommes et 2 officiers que je loge tant bien que mal et qui repartent le lendemain à 4 heures du matin : le 17 aout 30 hommes et 2 sous-officiers bavarois s’installent : par là-dessus 15 hommes de N°60 de la « Landwehr » nous reviennent et nous racontent les batailles de Mulhouse et de Marlhirch : le soir arrivent 50 nouveaux Bavarois !! Je me demande comment ma cuisinière et moi ne sommes pas devenues folles avec ce va et vient perpétuel, les demandes constantes de pain d’œufs, de vin de fruits. Le lendemain 19 aout un soldat m’a dit que j’avais eu plus de 100 hommes dans la maison, les écluses et hangars, plus de 35 chevaux. A relater encore que les allemands, enthousiasmés espèrent être à Paris dans 8 jours, que les alsaciens sont mornes et sombres, furieux de se battre contre la France : et cependant il n’y a pas à hésiter pour qui veut conserver sa peau.

Enfin le 21 aout les Bavarois partant après m’avoir brulé pas mal de bois pour leur cuisine. Dans la soirée arrive 1 sergent du régiment Hesse n°81, qui me reste seul après une alarme qui a fait filer tous les autres que je logeais. Je m’aventure chez vous avec la Louise  Agram ; j’entre dans la salle à manger de Tatane transformée en salle d’orgie : du pain, du lard, des fruits trainent partout. Les hommes me regardent de travers, ce qui me fait filer promptement ; je monte chez vous au chalet ; même hostilité, et tout à coup sur le balcon un soldat, la baïonnette au clair me demande grossièrement mon nom et de quel droit je pénètre chez eux ! Je lui réponds qu’on m’a confié les clefs de la maison et que j’en ai la responsabilité, sur ce il me somme de le suivre chez notre voisin Victor Dischler[8], où je trouve le bureau des sous-officiers. Là, tableau !! Je me trouve en face du sergent qui loge chez moi avec lequel je suis heureusement en bons termes ; après explication il dit au soldat : « Lassen Sie das Fraulein in Ruhe. Ich konne sie, Sie kann ja schalten und walten wie sie will[9]. » L’incident, qui aurait pu être fort désagréable, était clos : mais je n’ai plus osé exercer mon droit de surveillance.

Marthe Grass au Canal, le 19 octobre 1912 Marthe Grass au Canal, le 19 octobre 1912

Après une période d’occupation assez longue, nous entrons dans un calme relatif ; plus de garnisaires mais des vexations de tout genre : tous les jours au son de la cloche on nous défend quelque chose d’autre : défense de circuler sans autorisation du maire; défense de parler et d’écrire en français, défense d’afficher des sentiments anti allemands, défense de propager des nouvelles sur la guerre, défense de visiter ou de parler aux prisonniers. Nous avons un admirable septembre ; je vis au jardin, brodant, lisant, raccommodant, toujours au son du canon : quand la bonne Marie Ande n’est pas là, mes 3 chattes sont une précieuse société, si discrète, ce qui est appréciable par ces temps de délation ! J’apprends que Félix Adam est blessé à Strasbourg : impossible d’aller le voir, ce qui est une souffrance !


[1] Il s’agit de la mobilisation allemande bien sûr !
[2] Général Deimling commandait le XVème corps pendant la bataille de Mulhouse. Il commandera plus tard des forces allemandes pendant les batailles d’Ypres, Verdun et pendant la bataille de la Somme. Après la guerre, il devient, en pacifiste convaincu, un des directeurs de la Deutsche Friedensgesellschaft (Société allemande de la paix).
[3] Il s’agit sans doute de Contribution à la théorie générale de l’Etat, de Raymond Carré de Malberg, paru aux éditions Sirey en 1920.
[4] « Nous voulons montrer à ces français que nous ne sommes pas des barbares ».
[5] « »Et pourtant vous avez déjà cassé une porte, vous pourtant n’êtes pas en pays ennemi « .
[6] Félix Carré de Malberg, père d’Odile et François.
[7]  » Anti allemand « 
[8] Victor Dischler dont les descendant sont toujours viticulteurs au Canal.
[9] « »Laissez la Demoiselle en paix, elle peut aller et venir comme elle veut « .

 

Vos commentaires

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  1. Lucie

    Une lettre qui ne laisse vraiment pas de marbre !

  2. Lavialle Muriel Klotz

    Bonsoir, je recherche continuellement des informations sur ma famille, la généalogie me passionne, je suis bien avancée sur le sujet et j’ai la chance de pas mal connaître les miens, je cherche un peu plus sur l’histoire de Wolxheim, dans mes documents je sais qu’ils y habitaient depuis la période de tailleurs de pierres venus pour les travaux du canal et leur acheminement pour la fortification de Strasbourg durant l’époque de Louis IV, les Flinck venus des Pays Bas, c’est le coté de ma Grand-Mère paternelle, et du coté de Mothern plus au Nord de l’Alsace pour les Klotz, alors tous ces noms que je vois dans ce texte, Spehner, Dischler,je connais bien! je vais prendre le temps de bien lire tout cela, j’ai l’impression d’y etre deja plongée!

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