Enfin… Fiancés!

Enfin Elisabeth et André sont fiancés! Le 14 février 1918, le jour de la Saint Valentin…  Marie Carré de Malberg, la chère Tatane d’abord, puis toute la famille félicite Elisabeth. André, lui, dès le lendemain, est reparti au front. (Publié le 9 octobre 2018)

Elisabeth Carré de Malberg en infirmière, photographie conservée par André Jacquelin. Elisabeth Carré de Malberg en infirmière, photographie conservée par André Jacquelin.

Lettre de Caroline Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 2 février 1918.

… Je suppose qu’il va avoir des blessés.

A
Mademoiselle Carré de Malberg
9 avenue Hoche
Paris (8ème)

St Germain 2 février 18

Chère Mademoiselle

J’ai reçu avec beaucoup de plaisir votre bonne lettre et vous suis bien reconnaissante d’avoir la gentillesse de venir me voir.
Si vous le voulez bien nous choisirons jeudi qui est le jour le plus favorable pour moi.
Je serai très heureuse de faire plus ample connaissance avec vous, car nous nous sommes encore peu vues jusqu’à présent.
J’ai reçu un petit mot d’André datant de 3 jours comme d’habitude me disant que le secteur est parfaitement calme, mais je crois que depuis cela a changé puisque le journal parle d’engagements de ce côté ; je suppose qu’il va avoir des blessés.
A jeudi donc, présentez mes respects à vos parents je vous prie et croyez-moi votre bien affectionnée
C. Jacquelin

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 15 février 1918.

Votre jolie bague qui est ma chère bague ne me quitte pas, j’ai dormi cette nuit l’ayant au doigt, comme une petite fille avec sa poupée neuve…

15 février 1918 – 2h.

Mon petit André chéri,

Tandis que vous vous en allez bien loin de moi mon cœur reste tout proche du vôtre et ma pensée vous suit constamment dans votre retour au Front, évoquant la douceur d’hier pour atténuer un peu la tristesse d’aujourd’hui…

Il faut la guerre, hélas, pour que des fiançailles aient un si triste lendemain ! Mais, Chéri, je suis heureuse tour de même, si heureuse d’être maintenant ainsi uni davantage à vous, et hier, à cette minute angoissante de nos adieux, c’est cette pensée qui m’a soutenue et qui me soutient encore. Je voudrais que vous y trouviez la même douceur aussi…

Votre jolie bague qui est ma chère bague ne me quitte pas, j’ai dormi cette nuit l’ayant au doigt, comme une petite fille avec sa poupée neuve… Je la regarde sans cesse, j’en aime tant le reflet et tout le souvenir qui s’y rattache…
Je veux vous dire aussi, mon petit Chéri, que j’ai été très contente de connaître enfin votre frère et votre belle-sœur[1] pour qui je me suis sentie beaucoup de sympathie et je suis certaine que nous nous entendrons très bien.

Vous voilà sans doute tout près, à cette heure, d’arriver à votre cantonnement, ne soyez pas trop triste surtout… Je reste avec toi, mon Chéri aimé, je ne te quitte pas puisque je t’aime et que je pense sans cesse à toi, que tu vis au fond de mon cœur comme je vis dans le tien…Au revoir, je t’embrasse et je suis ta fiancée

Elisabeth

[1] Henri et Esther Jacquelin

 

 

 

 

 

Lettre de Marie Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 17 février 1918.

Moi qui ai vu de près les hésitations de tes Parents et les tiennes même, et qui en ai souffert comme vous, je suis contente de penser qu’enfin on a su prendre un parti, et un parti qui est au gré de tes désirs…

Nancy dimanche 17 février

  1. rue de Serre

Ma chère Elisabeth

Je voulais déjà t’écrire hier soir, car le mot de ton Papa reçu dans la journée et m’annonçant la grande nouvelle de tes fiançailles demandait que je vienne au plus vite te dire combien je m’associe à ta joie et combien je forme de vœux pour ton bonheur futur. Moi qui ai vu de près les hésitations de tes Parents et les tiennes même, et qui en ai souffert comme vous, je suis contente de penser qu’enfin on a su prendre un parti, et un parti qui est au gré de tes désirs, un parti qui sera le bon, certainement. Tu vas pouvoir enfin t’épanouir, ma chère Elisabeth, et voir la vie en beau, après tant de jours sombres ! Je sais que ton fiancé a de belles qualités, puisse-t-il avoir celle de rendre ma petite Lily très heureuse, comme elle le mérite. C’est ce que je lui demande avant tout, c’est ce que tes pauvres Parents attendent de lui aussi, et c’est ce dont je suis sûre désormais.

Je te disais en commençant que j’avais le désir de t’écrire dès hier soir ; une fois les rangements de la journée terminés, cela m’est un bon repos de venir m’asseoir à ma table et de griffonner quelques lignes à l’un ou à l’autre avant de me coucher, mais voilà plusieurs soirs que cela a été impossible, tout au moins de s’asseoir confortablement auprès d’un bon feu. Car la musique wagnérienne a sonné tous les soirs régulièrement depuis vendredi dernier. Le vent est au nord, la lune est claire, le ciel est admirable, tout invite à jouer de la grosse caisse et je t’assure que nous en avons été régalés chaque soir de plus en plus tard et quelques fois comme lorsque ton père était encore avec nous. Monda le supporte sans fanfaronnade, mais elle est bien fatiguée le matin, aussi je la fais un peu se coucher dans l’après-midi.

Prudent continue à me promettre ses voitures mais c’est tout jusqu’à présent, j’ai encore été chez lui aujourd’hui, il propose maintenant une grande voiture, au lieu de deux petites, prétendant qu’il doit recevoir les grandes avant les petites et que je pourrai ainsi être servie plus vite. J’ai accepté car je commence à en avoir assez de cette vie d’énervement et de poussière. C’est long de vivre ainsi dans la saleté et le désordre. J’ai pensé aussi pouvoir combler la voiture avec les bibliothèques de ton Père, comme tu m’en avais parlé dans une des dernières lettres, si vraiment une grande voiture contient tant de choses.

Je pense que vous êtes au bout de vos rangements et de votre installation. Quand pourrai-je aller la partager et reprendre enfin une vie réglée et calme, ce que j’ai toujours tant aimé ?En ce moment je sais qu’il est difficile de trouver le calme quelque part, mais comme tout est relatif, il me semble que d’être auprès de vous et de voir en plus quelques vieux meubles connus autour de moi me donnera le repos. Et j’en aurai bien besoin de repos après ces quelques jours, ma pauvre jambe et le genou maintenant me refusent par moment complètement le service, je boite, je suis ankylosée. Il faudra que tu me soignes, toi la bonne infirmière. Dis à ton Papa, en l’embrassant que j’ai rencontré Mr Binet qui m’a chargée de lui dire que la Faculté est effectivement fermée maintenant et qu’il a dû consoler les étudiants en leur annonçant. Dis à ta Maman, en l’embrassant aussi, que j’ai été voir Mme Maury qui était grippée et attendait son frère de Salonique. Dis à Bubi que je l’embrasse de tout mon cœur et que je me réjouis de faire bon ménage avec lui. Quant à toi, ma chère Lily, je t’envoie aussi mes affectueux baisers en te renouvelant encore tous mes tendres vœux de bonheur. Je pense bien à toi je t’assure au milieu de mes branlebas

Tatane

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 22 février 1918.

C’est le cas de dire là comme ailleurs : on sait ce que l’on quitte et on ne sait ce que l’on prend.

22 février 1918
Chère petite mère,

Je t’ai envoyé hier une petite carte grise que j’ai retrouvée dans ma poche et qui malheureusement a dû y rester 24 ou 48h et qui par conséquent ne t’aura pas donné de nouvelles bien fraîches. Il est vrai que les journées passent d’une manière assez monotone pour que cette carte conserve son intérêt : le temps s’écoule assez rapidement, surtout quand je songe que voici déjà plus d’une semaine que je t’ai quittée.

J’ai appris avec plaisir que nous allions reprendre approximativement notre ancien secteur qui est si bon et si bien organisé. Nous ne pouvons pas souhaiter mieux et on aime toujours mieux retourner aux endroits que l’on connaît et auxquels ont est habitué. C’est le cas de dire là comme ailleurs : on sait ce que l’on quitte et on ne sait ce que l’on prend.
Cette vieille sagesse me fait donc préférer le bon secteur que je connais à un coin inconnu. Je suis content aussi d’avoir reçu une bonne lettre de Lucien qui me dit ne pas avoir étouffé depuis la piqûre que je lui ai faite ; en outre il m’annonce avec confiance le résultat de l’auscultation de Paul – auscultation qui paraît bien avoir remonté son moral – souhaitons qu’une température douce vienne améliorer encore son état.

Nous voici aux plus grands clairs de lune et heureusement je crois que le temps va se brouiller, ce qui gênera toujours un peu les avions allemands : ils veulent encore tenter le bombardement de Paris. J’espère que tu n’as pas été trop alarmée quand l’alerte a été sonnée à St Germain.
Je suis encore allé me promener à cheval hier, de manière à ne pas perdre mon entraînement ; je suis allé à travers bois jusqu’à un coteau du sommet duquel la vue s’étend sur un horizon très vaste constitué par la plaine et d’où l’on pourrait très bien réciter les beaux vers de Verhoeren.
A propos de cet auteur, as-tu songé à demander à Bons en lui rendant les livres de Maeterlinck s’il possédait du Verhoeren ?

J’ai reçu aujourd’hui aussi une longue lettre d’Elisabeth. Il est entendu que nous nous écrirons tous les deux jours. Comme cela je ne serai pas trop gêné pour mon travail, ne lui écrivant pas bien longuement.
Je n’ai pas eu le temps d’écrire encore à Henri, mais je vais tâcher aujourd’hui de réparer ce retard.
J’ai annoncé à Eugène et à Jean mes fiançailles.
Comme le pays est très riche en lait, je me fabrique du fromage blanc avec de la pressure, et je sens les heureux effets de ce régime. C’est bien malheureux que je songe à me fixer à Paris, car il n’y a vraiment qu’à la campagne que l’on puisse espérer avoir du bon lait. Celui d’ici est tout à fait excellent et naturel. Je ne crois pas qu’on le baptise[1].

Je n’ai pas le temps de lire en ce moment car mon examen m’apparaît comme bougrement rapproché.

A bientôt, chère petite Mère,
Ton grand fils qui t’embrasse

André

[1] Baptiser, sens figuré : Ajouter de l’eau à une boisson alcoolisée ou à l’inverse ajouter de l’alcool à une boisson qui n’en contient pas. Il s’agit ici sans doute de couper le lait avec de l’eau.

 

 

 

 

 

Lettre de Maurice Jacques à Raymond Carré de Malberg, 25 février 1918.

Voilà des embusqués que l’on débusque, ils ne sont pas contents et ne nous arrivent pas avec de bien bonnes théories. Il faudra y prendre garde.

25 février 1918

Mon cher Raymond,

Une lettre de Gabrielle reçue déjà il y a deux jours est venue me confirmer la bonne nouvelle concernant Elisabeth. Laissez-moi vous adresser toutes mes félicitations, félicitations d’autant plus vives qu’en ces tristes moments, il faut se réjouir des choses heureuses qui peuvent arriver, il y en a si peu.

Le déménagement que Marie fait à H. m’a procuré l’occasion de voir Monda, que j’ai pu faire venir grâce à la complaisance de la Croix-Rouge américaine, car autrement, je n’aurais pu me rendre rue de Serre, ne pouvant quitter mon poste.

Nous avons eu tous ces jours derniers, tout comme les bons parisiens, la visite des avions boches, mais avec cette différence qu’ils nous ont survolé huit fois de suite entre dix-huit heures et deux ou trois heures, c’était une véritable procession.

Un village assez important, situé à huit kilomètres au sud de ma résidence actuelle, a été bien abimé. Je voyais encore aujourd’hui un trou fait dans les champs par une de ces torpilles qui a plus de vingt-cinq mètres de diamètres et une profondeur de quatre mètres cinquante à cinq mètres. C’est-à-dire que vous pourriez facilement enterrer dans cet entonnoir vingt-cinq chevaux. Je veux bien que la nature du sol ait favorisé l’excavation produite. Ici nous n’avons reçu que huit bombes en tout, mais qui n’ont fait aucun dégât, étant tombées sur la route ou sur les boulevards, dont l’une en face du dernier appartement occupé par l’oncle Paul. Toutefois, dès que la nuit est venue, il ne faut plus se risquer dans les rues, car on est mitraillé à chaque instant, surtout au retour des expéditions de leur bombardement.

Hé bien, mon cher Raymond, que dites-vous de ces bons russes ? Que va-t-il advenir de tout cela ? Allons, les Boches ne perceront pas, on l’affirme, acceptons-en l’augure mais nous-mêmes avec l’aide américaine percerons-nous davantage ? Alors… la paix blanche et la ruine pour tous les pays et l’allemand colonisant la Russie recommencera – non, je ne vois pas en ce moment l’avenir bien rose – je vous assure que je ne demande qu’à me tromper.

Le moral de nos hommes en ce moment est parfait, mais pourra-t-on longtemps encore l’entretenir aussi vif, aussi beau, aussi sain. Voilà des embusqués que l’on débusque, ils ne sont pas contents et ne nous arrivent pas avec de bien bonnes théories. Il faudra y prendre garde.

Pour moi, ma carrière est finie, l’abaissement des limites d’âge me cloue, bien que le Général Commandant le Corps d’Armée demande mon maintien, dans un rapport assez élogieux pour que j’en aie gardé copie. Enfin…

Au revoir, mon cher Raymond, mille affections autour de vous, embrassez ma nièce à l’occasion de ses fiançailles et croyez-moi votre bien affectionné beau-frère

Jacques

Que faites-vous de Bubi ? Comment va-t-il ? Travaille-t-il gentiment ?

 

 

 

 

 

Lettre de Bob Fabars à Elisabeth Carré de Malberg 26 février 1918.

Oui on l’a cette haine du Boche et je vous assure que le calme qui règne ici dans cette salle de lecture de régulatrice est bien la veillée d’arme et donne grand espoir.

Mardi 26 février

Ma chère Elisabeth

Je te félicite bien cordialement pour tes fiançailles ; sans le renfort dont je fais parti j’aurai pu le faire de vive voix en perm ; mais je rejoins un régiment pour le moment c’est le 295ème. J’espère toujours obtenir les tirailleurs.

Voici mon adresse 295 reg d’inf
CID
Secteur 57

Je vis actuellement une foule d’émotions que d’autres ont ressenti avant moi et je suis heureux de pouvoir enfin espérer monter en ligne et cela à la veille de la formidable rencontre qui permettra le retour dans les foyers. Vois-tu en 1914 j’ai été navré de ne pas faire comme tout le monde, aujourd’hui je jubile et j’espère bien mener la bête que je monte au but, après avoir été très rétive elle y met aujourd’hui beaucoup de bonne volonté (cela pour mon ancienne fichue santé)[1].
Ci-inclus tu trouveras 2 photos d’un qui te permettras de faire une surprise à Grand-Mère avant ma permission. J’espère ne pas trop t’ennuyer avec cela.

Oui on l’a cette haine du Boche et je vous assure que le calme qui règne ici dans cette salle de lecture de régulatrice est bien la veillée d’arme et donne grand espoir. Je vous embrasse tous.
Bob

[1] Alsacien, déserteur de l’armée allemande, engagé dans l’armée française, Paul Louis Wenger alias Bob Fabars a jusque là été occupé, à l’arrière, à lire,  pour la censure, les courriers des prisonniers allemands.

 

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