En route vers l’est

Une page se tourne. André quitte le Nord, l’Artois et la Somme…  Elisabeth se morfond à Vesoul auprès de sa mère: elle a fui Nancy et les bombardements. André est heureux de rouler vers l’Est, de se rapprocher d’elle: « des horizons nouveaux défilent devant moi, que mes yeux voient pour la première fois et que vous avez regardés souvent ». Mais Elisabeth s’inquiète de la grande offensive allemande qui se prépare dans le secteur de Verdun. (Mise en ligne 6 juillet 2015)

Caudron G4 Villars Bretonneaux, Somme, 1916. (photographie conservée par André Jacquelin Caudron G4 Villars Bretonneaux, Somme, début 1916. (photographie conservée par André Jacquelin)

Le Caudron G.4, était équipé soit de moteurs rotatifs Le Rhône de 80 chevaux. L’envergure de l’aile supérieure était de 17,20 m.Le G.4 était armé d’une (parfois deux) mitrailleuse Lewis ou Vickers; le champ de tir était néanmoins sérieusement limité par la proximité des nacelles des moteurs et de la nacelle de l’équipage, qui débordait insuffisamment vers l’avant. Pesant quelque 1 310 kg en charge, l’avion avait une vitesse de 125 km/h à 2 000 m, altitude qu’il atteignait en quatorze à seize minutes et emporter 115 kilos de bombes…

Le G.4 fut adopté par l’armée, qui l’utilisa comme avion d’observation (désigné A.2) dès novembre 1915 (il fut donc le premier bimoteur en service sous les cocardes), puis pour le bombardement (sous la désignation B.2). Grâce notamment à ses quatre gouvernes de direction, le G.4 pouvait voler sur un seul moteur. 1 358 G.4 furent construits par Caudron, cent soixante sept d’entre eux étaient en service dans les escadrilles françaises au 1er février 1916.

Lettre d’Odile Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 3 février 1916

… je t’assure je trouve parfois que c’est bien triste d’avoir 20 ans pendant la guerre !

3 février 1916

Ma chère Élisabeth,

Il paraît que tu es toute aplatie, toute abrutie depuis que tu es à Vesoul ; je ne pense pas que ce soit les obus boches qui t’aient mise dans cet état car une Française ne s’émeut pas pour si peu. Allons, remue-toi regonfle-toi, et sors de ton apathie pour répondre « oui » à Tatane qui te demande de venir avec elle passer une journée à Belfort. Je serais tellement heureuse de te revoir cousine chérie, j’aurai beaucoup de choses à te confier car voilà longtemps que cela ne m’est pas arrivé et toi peut-être aurais-tu quelque chose à me dire, j’espère que je n’ai pas perdu ta confiance ? Je comprends ton état d’esprit, attristée par tous les événements physiques et moraux qui se déroulent autour de toi, je m’imagine bien ce que tu ressens de pénible et c’est ce qui me fait volontiers pardonner ton silence au moment du nouvel an. Je t’avoue franchement que j’ai été un peu peinée de la privation de tes souhaits affectueux de bonne année qui m’étaient toujours si agréables (tu as reçu je pense les miens à Paris) mais j’ai réfléchi que en raison de toutes les péripéties que tu as traversées ces jours-ci tu ne pouvais m’écrire.

Mais vois-tu chérie il faut te résigner et prendre les choses du meilleur côté, moi aussi je t’assure je trouve parfois que c’est bien triste d’avoir 20 ans pendant la guerre ! En attendant mon seul désir en ce moment est de te revoir et de causer avec toi, il s’est passé tant de choses depuis notre dernière entrevue. Puisque te voilà près de nous il faut en profiter ma cousine. Une bonne nouvelle que je t’annonce c’est que François est lieutenant il nous l’écrit ce matin, tu t’imagines notre bonheur de cet événement. Il aura peut-être sa seconde permission ce mois-ci mais il n’y a encore rien de fixé. Ce n’est pas une lettre que j’espère de toi mais ta venue en personne avec Tane que je me réjouis beaucoup de voir aussi. En attendant sache que je pense à toi très souvent en t’embrassant chère cousine très tendrement

Odile

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 3 février 1916

Je vous dis cela en suivant ma pensée, mais il faudrait tout une conversation pour aborder ces sujets-là que je remue souvent dans la solitude morale de ma vie au Front : en le faisant, je m’efforce de ne pas tomber dans cette torpeur, sorte de sommeil des aspirations de l’intelligence et du cœur, et dont je sens parfois m’envahir le dangereux engourdissement.

3 février 16

Je vous envoie ce petit mot des tranchées où nous sommes montés depuis hier. J’ai eu ainsi 3 jours pour me reposer des fatigues de mon retour et la relève ne m’a pas semblé trop pénible d’autant plus que le secteur est à peu près propre. Actuellement le temps reste sec, mais le vent froid qui souffle de l’est a ampli le ciel de ces nuages gris et jaunes qui semblent lourds de neige. Me voici donc de nouveau placé dans l’horizon restreint de la tranchée et retourné à une vie un peu primitive et dépourvue de confort matériel, mais ma permission a été heureusement de si courte durée que j’ai retrouvé sans mélancolie mes petites misères.

Mon moral est d’ailleurs soutenu dans l’espoir du retour définitif dans la vie : j’ai lu, pendant mon séjour à St Germain la très intéressante préface qu’a écrite votre ami Paul Bourget pour l’œuvre posthume d’Ernest Psichari « Le voyage du centurion ». Il y est question de la « mystique » c’est-à-dire, pour les auteurs, de la signification profonde des actes matériels de la vie. J’aime beaucoup cette systématisation de l’existence ; beaucoup d’hommes, je crois, suivent la voie que le hasard ou leurs parents leur ont tracée, et ils le font avec un manque de réflexion personnel, une sorte de passivité lamentable qui se rapproche à un certain point de vue de la croissance instinctive de l’animal. Ils ne dominent pas leur vie.

Mon rêve serait au contraire d’orienter tous mes actes en vue de l’idéal à poursuivre, cet idéal ayant été délibérément choisi, et de faire de toute ma vie un seul et long effort vers ce but supérieur, un effort conscient de lui-même. Je vous dis cela en suivant ma pensée, mais il faudrait tout une conversation pour aborder ces sujets-là que je remue souvent dans la solitude morale de ma vie au Front : en le faisant, je m’efforce de ne pas tomber dans cette torpeur, sorte de sommeil des aspirations de l’intelligence et du cœur, et dont je sens parfois m’envahir le dangereux engourdissement. Et vous, Mademoiselle, que devenez-vous, dans votre triste solitude de Vesoul ? Je pense souvent à vos journées que n’emplissent plus vos soins aux blessés, à vos lentes et grises journées…

A. Jacquelin

Transcription des consignes données par le Médecin Chef Labastie (document conservé par André Jacquelin)

107ème Régiment d’Infanterie (Service de Santé)

Consigne au Médecin auxiliaire du 1er bataillon au sujet de ses obligations au Secteur et au cantonnement avec prière de s’y conformer strictement.

1° au Secteur :

Soins à donner aux blessés
Transport des blessés aux postes de Secours
Hygiène du Secteur (feuillées)
Vérification dans les divers abris des appareils Vermorel avec bidons de solution des appareils respiratoires.

2° au cantonnement :

Surveillance journalière des feuillées et rendre compte si elles sont défectueuses. Surveillance de l’eau de boisson. Les tonneaux verticaux doivent être remplis chaque jour de façon que l’eau n’y séjourne pas. Ils doivent être brossés deux fois par semaine et rincés ensuite. Le Médecin auxiliaire doit lui-même stériliser l’eau avec l’eau de Javel chaque matin (4 gouttes par 10 litres). Surveillance du four crématoire. Assister avec une musette de brancardier aux exercices de grenade où se produisent des accidents fréquents. Vérifier l’état des brancards et remettre au P. de S. (Poste de Secours) ceux qui auraient besoin d’être réparés et nettoyer les brancards souillés.

Enfin venir chaque matin au P. de S. du bataillon où le Médecin peut avoir des instructions à donner.

Le 29 novembre 1915

Le Médecin Major chef de Secteur
Signé :Labastie

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 8 février 1916

Pas un cri ne lui a échappé, mais lorsque j’eus terminé, il tourna sa tête vers moi, et je n’oublierai jamais l’interrogation désespérée de son regard : « ma main ?… »

8 février 1916

Mademoiselle, votre dernière carte datée du 2 février m’est bien parvenue. Je comprends que vous ne goûtiez pas beaucoup la façon dont on utilise votre diplôme et l’expérience que vous avez acquise dans le traitement des blessés à Caen d’abord et à Nancy ensuite. Il ne faut voir dans votre cas que l’application de cette loi très générale en France : on ne sait pas utiliser les capacités individuelles. Mon passage à Paris m’a fourni un exemple de ce genre. Je suis allé voir mon maître Marcel Garnier, médecin des Hôpitaux de Paris et qui serait agrégé depuis un an si la guerre n’avait pas éclaté : on m’a appris qu’il venait d’être mobilisé, et savez-vous quel grade on lui a donné ? Celui de médecin-aide-major. Pendant qu’on y était, on aurait pu le nommer simplement médecin-auxiliaire ou même caporal-infirmier !

Consolez-vous donc de rouler des bandes ou de plier des compresses… Et songez que les femmes des temps anciens n’avaient pas d’autres occupations que leurs lents et monotones travaux, et que le plus bel éloge à placer sur la tombe d’une romaine au temps de César était : « elle garda la maison, et fila la laine… »

Je suis toujours en première ligne et comme un aide-major du 107 est souffrant, je le remplace au poste de secours. Hier j’ai pansé un blessé terriblement atteint ; son bras gauche était recouvert d’un pansement provisoire ; lorsque j’ai enlevé les compresses sanglantes, je vis qu’il ne restait plus de la main qu’un lambeau broyé et déchiqueté d’où émergeaient le radius et le cubitus. Peu d’hémorragie d’ailleurs, comme c’est la règle ici, dans ces violents traumatismes. Je terminai au ciseau l’amputation, et badigeonnai la plaie à la teinture d’iode ; puis je fis un pansement très solide et très compressif. L’horrible est que le malheureux n’avait pas perdu connaissance, sauf au moment de la blessure même ; il ne connaissait donc pas l’étendue des lésions, et en le soignant je lui avais commandé de tourner la tête ; il ne cherchait pas à voir d’ailleurs, de temps à autre je surveillais le profil pâle ô si pâle où perlait une sueur de souffrance. Pas un cri ne lui a échappé, mais lorsque j’eus terminé, il tourna sa tête vers moi, et je n’oublierai jamais l’interrogation désespérée de son regard : « ma main ?… »

Qui dira jamais combien ils sont admirables ces pauvres fantassins, et tout ce qu’un seul jour déchaîne d’horreur sur le Front, même sans combat digne de figurer au communiqué ? Il faut le voir pour s’en convaincre. Et, malgré tout, le moral reste bon… c’est à n’y rien comprendre.

A. Jacquelin

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 25 février 1916

Voici trois semaines que sont arrivés ici des réfugiés des environs de Verdun et évacués à cause de forts mouvements de troupes et d’une attaque probable dans la région. On s’est donc préparé. J’espère de vos nouvelles, du courage, le printemps arrivera bientôt.

Il neige depuis trois jours… comme en Artois selon le communiqué, et cette neige quand elle va se mettre à fondre rendra vos tranchées encore moins praticables ! Malgré les jolis rayons de soleil, qui par moment, font les paysages féeriques, voilà de quoi nous rendre encore plus mélancoliques… Je crois malheureusement que plus que partout ailleurs, la boue dans votre région est terrible, car toutes les photographies des tranchées boueuses, spécimens que nous apportent les journaux illustrés, sont toujours prises en Artois… Quand donc que votre corps changera-t-il de place ?

Voilà l’offensive allemande qui semble se dessiner ; les heures sont longues d’un communiqué à l’autre, on espère et on a peur : c’est cette armée victorieuse en Russie et en Serbie qui nous attaque à notre tour… Mais notre état-major s’y attendait certainement ; voici trois semaines que sont arrivés ici des réfugiés des environs de Verdun et évacués à cause de forts mouvements de troupes et d’une attaque probable dans la région. On s’est donc préparé. J’espère de vos nouvelles, du courage, le printemps arrivera bientôt.

E. C. de Malberg

Lettre d’Odile Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 15 mars 1916

Je t’aurais bien raconté des choses plus intéressantes mais la censure a de grands ciseaux !

Valdoie 15 mars 1916

Elisabeth chérie,
Je viens de terminer la lecture de ta délicieuse lettre et je ne puis m’empêcher d’y répondre immédiatement pour t’en remercier d’abord, car elle m’a fait un plaisir dont tu ne te doutes pas, et ensuite c’est un prétexte pour causer avec toi un peu longuement quoique comme tu le dis les mots ne rendent pas ce que l’on éprouve, et pourtant, oh que j’aurais aimé te revoir ma très chère cousine pour communiquer avec toi autrement que par ces feuilles de papier barbouillées d’encre et qui ne disent pas le quart de ce qu’on veut, oui j’aurais voulu me confier quelques instants à quelqu’un de mon âge de ma génération et ce quelqu’un c’est toi que j’aime follement. Je peux dire que je m’étais beaucoup réjouie de te voir venir à Belfort et ensuite lorsque tes Parents m’ont si aimablement invitée à aller à Vesoul faire un petit séjour je serais partie de suite si le devoir et la raison [ne] me retenaient ici auprès de mes Parents, oh tu sais je le regrette bien de me priver de ce plaisir car cela m’aurait fait beaucoup de bien moralement.

Mais comme tu le dis il y en a de plus à plaindre que nous et que moi puisqu’il est question de mon insignifiante personne et je me le dis souvent pour me consoler et me soutenir dans les heures les plus pénibles, mais que veux-tu l’avenir m’inquiète terriblement, il m’épouvante parfois, voilà mes plus belles années de jeunesse perdues où je n’aurai rien fait sinon que pleuré et souffert dans l’inquiétude et l’angoisse, et après cela quel bonheur nous est-il réservé à nous jeunes filles de 1914 ! Nous sommes d’une génération sacrifiée et j’estime que la situation de la femme est presque plus terrible que celle de l’homme car celui-ci mène une vie périlleuse, pleine de dangers, d’émotions violentes sans doute mais cette existence engendre chez lui des aspirations, des désirs et surtout un développement merveilleux de ses facultés, des qualités et des vertus de son âme et lui procure la gloire, la noblesse, la renommée qui provoquent l’admiration ; la femme, elle, reste terrée dans son coin en silence, attendant, espérant dans son ignorance inquiète angoissée de ce qu’elle va voir ou apprendre, elle ne retire de cette vie que déceptions, désespoirs et souffrance, toutes choses qui ne vous donnent guère envie de vivre ! Tiens cela me dégoute d’être femme, c’est un sale rôle en temps de guerre. Je ne sais pourquoi je disserte sur tout cela mais c’est une conversation avec François qui me revient à l’esprit où je me plaignais de gâcher les meilleures années de ma vie, et il m’a répondu « et moi », et de me décrire tout ce qu’il avait déjà enduré ! Eh bien oui c’est vrai il a souffert et surtout il a vu la mort à plusieurs reprises de très près, si elle l’avait pris il en aurait eu moins de regret que nous, qui en aurions conçu un immense chagrin et pourquoi ? Parce que cette existence de soldat, de héros qu’il mène l’a mis au-dessus de tout cela, ses idées se sont amplifiées et élevées au contact des spectacles tragiques mais sublimes de la guerre et alors il peut oublier facilement ce qu’il quitte quand il le quitte pour aller vers Dieu et se sacrifier pour sa patrie, tandis que nous nous étions [ serions ?] désespérés de sa perte ! C’est pourquoi j’avais envie de lui dire que je l’enviais car sa jeunesse aura été plus noblement remplie que la mienne. Je ne sais pas si tu comprends bien ce que je veux dire car je m’explique fort mal ; il est vrai que c’est un sujet que je voudrais pouvoir développer de vive voix avec toi comme bien d’autres….. Mais à quoi bon au fait, tout ce que nous dirons ne changera rien à l’état des choses !

Si je ne puis aller à Vesoul de moins en moins c’est que nous vivons comme l’oiseau sur la branche, ne sachant pas s’il ne faudra pas demain se sauver au plus vite pour échapper à l’ennemi, oui ma chère voilà où nous en sommes en ce moment si nous en croyons aux bruits qui circulent autour de nous ; quant au bombardement, il n’est pas fini, paraît-il. Un jour nous sommes en danger, le lendemain tout est écarté ; cette bataille de Verdun surexcite tous les esprits et leur font voir des menaces et des obus partout, le moindre évènement produit un effet énorme à cause des commentaires dont on l’entoure, les uns s’en affolent, les autres sont calmes enfin nous ne savons que croire ni que dire, mais nous tachons de prévoir le plus possible en perspective de ce qui peut nous arriver. C’est ainsi qu’hier de 1 heure de l’après-midi jusqu’à 6 heures du soir j’ai aidé à ranger dans la cave du linge et de la vaisselle pour les préserver en cas de bombardement, le reste hélas il faut l’abandonner à la grâce de Dieu et je suis navrée en pensant qu’il nous faudra peut-être perdre tous ces souvenirs et retrouver tout en morceaux, et cette désolation se renouvelle chaque fois que je vais à la maison. Tu dois comprendre ce sentiment car toi aussi sans doute tu dois l’éprouver en songeant que tout ce que tu as laissé à Nancy est livré à la stupide méchante et barbare manie de destruction allemande et cette communauté de regrets me fait plus souvent encore penser à toi car comme moi, tu attaches du prix à ces choses qui t’ont vue grandir. Il y a des gens qui disent que c’est peu de chose le mobilier, en comparaison de la vie des siens qu’on aime, assurément ; mais je voudrais bien savoir comment on vivrait si on ne l’avait pas car malheureusement le matériel tient une grande place dans l’existence et à notre époque on peut plus difficilement s’en passer, mais laissons ce sujet. Je te disais donc que nous sommes sur le qui-vive, ne sachant ce que demain nous réserve, en attendant le canon d’Alsace tonne jour et nuit comme jamais nous ne l’avons entendu, ce sont des roulements terribles qui vont parfois jusqu’à faire trembler la maison et on se demande alors quelle bataille, quel carnage épouvantable se déroule encore. Vous-mêmes devez avoir des échos de ces canonnades et peut-être entendez-vous aussi le canon de Verdun qui s’entend paraît-il dans toute la France.

Dernièrement j’ai un peu joui du plaisir de la neige qui est tombée en couche épaisse de 50 à 60 cm ; c’était merveilleux pour faire du ski aussi en ai-je fait avec Vévette Jobin tout une après-midi sur les pentes du Salbert[1], la nature était idéale sous son blanc manteau, et notre séjour à la campagne nous en a fait jouir doublement. J’ai fait également de la luge et nous sommes allés en traineau à Belfort, ma plus grande joie !

François nous écrit qu’il est aux avant-postes mais, dit-il, il n’est pas plus en danger qu’en seconde ligne. Il n’est décidemment pas allé à St Omer faire un stage chez les Anglais ; c’est très dommage et je le regrette beaucoup pour lui car c’eut été une diversion agréable. Enfin nous avons déjà de la chance qu’il ne soit pas mêlé à la bataille de Verdun !

Tu me demandes ce à quoi je m’occupe, eh bien je ne fais pour ainsi dire rien et surtout je manque d’entrain pour entreprendre quelque chose ne sachant pas si nous resterons ici. Cette oisiveté me tue car si j’étais occupée d’une façon continue je ne penserais à rien et ma tête et mes idées ne travailleraient pas stupidement comme elles le font. Je n’ai même plus de piano pour me distraire et cela me manque énormément, j’ai juste repris mes leçons d’Allemand, et je vais de temps en temps au Secours National mais je n’y puis faire que de courts séjours car la nuit arrive vite et on ne peut avoir de lumières, la ville est sinistre le soir. C’est une journée de printemps que nous avons aujourd’hui, il fait délicieux. Je n’ai pas de nouvelles de Geo mais je ne crois [pas] qu’il soit à Verdun. Colonna est en Champagne du côté de la Ville Au Bois et de la Ferme du Choléra, c’est Madeleine Chenest qui me l’a écrit dernièrement car elle l’a vu plusieurs fois durant sa permission. Il a fait quelque chose de très bien qui m’a beaucoup plu et que Mad attribue en riant à la vertu de la médaille que je lui ai donnée ; il a fait dire une messe pour Pierre sur le champ de bataille et lui et ses camarades y ont assisté. A propos Mad me dit aussi que je dois te demander pourquoi tu ne lui as pas donné signe de vie. Alors quand te reverrai-je chérie, si tu vas à Paris et ensuite chez les Ropartz, cela reporte notre rencontre à loin… mais au fait si nous allons à Paris comme cela se peut très bien, nous aurons peut-être la chance de nous revoir, ce dont je voudrais pouvoir me réjouir. La dessus je te quitte et t’embrassant.
Très tendrement. Tu me feras un immense plaisir en m’écrivant quelquefois. Mille baisers encore. Odile
Ecris-moi plutôt à l’adresse de Belfort cela arrive mieux. Je t’aurais bien raconté des choses plus intéressantes mais la censure a de grands ciseaux !

[1] Salbert : colline située près de Belfort sur laquelle a été construit le fort Lefebvre entre 1874 et 1877, fort qui fait partie des fortifications de la ville.

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 23 Mars 1916

Dix jours sans nouvelles alors que je vous sais de nouveau en première ligne et que les communiqués signalent tant de combats et d’attaques dans la région où vous êtes… Vous ne pouvez vous imaginer combien les journées que l’on passe ici dans l’attente sont tristes.

Vesoul – 23 Mars 1916

J’ai bien reçu votre carte du 19 envoyée de Paris, mais rien depuis et le temps me semble bien long ! Dix jours sans nouvelles alors que je vous sais de nouveau en première ligne et que les communiqués signalent tant de combats et d’attaques dans la région où vous êtes… Vous ne pouvez vous imaginer combien les journées que l’on passe ici dans l’attente sont tristes. – Mais je sais bien aussi que ce n’est pas de votre faute et que certainement vous m’avez écrit…

Mon père va de mieux en mieux mais il ressent maintenant que sont état a été très sérieux[1] et il paraît que c’est le médecin lui-même qui a demandé à ce qu’on me rappelle. Que d’émotion et d’inquiétude en peu de temps, quelle joie aussi on ressent quand le danger est écarté ! – je retournerai probablement à Paris à la fin de la semaine car mes grands-parents me réclament. Je vous en préviendrai encore. Tout mon meilleur souvenir

E. C. de Malberg

[1] Raymond Carré de Malberg a eu les oreillons.

André Jacquelin au front (le militaire nu-tête sur ces photos) André Jacquelin au front (le militaire nu-tête sur ces photos)

Carte d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 31 Mars 1916

… ce petit mot expédié à la hâte d’un train pour vous dire que je me rapproche de vous…

[Au recto]
Correspondance des Armées de la République
Carte en franchise
Expéditeur : A Jacquelin
Grade : médecin auxiliaire

Mademoiselle E. Carré de Malberg
7 rue de l’Aigle Noir,
Vesoul (Haute-Saône)

[En haut de la carte] : Cette carte doit être remise au vaguemestre. Elle ne doit porter aucune indication du lieu d’envoi ni aucun renseignement sur les opérations militaires passées ou futures.
S’il en était autrement, elle ne serait pas transmise.

31 Mars 1916

Mademoiselle, ce petit mot expédié à la hâte d’un train pour vous dire que je me rapproche de vous…
Des horizons nouveaux défilent devant moi, que mes yeux voient pour la première fois et que vous avez regardés souvent. Les vicissitudes de la guerre me conduisent enfin vers ce pays auquel je songe sans cesse depuis un an…
A Jacquelin

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