Bonne année 1917

André Jacquelin et Elisabeth Carré de Malberg  se sont vus à Paris.  Il lui envoie ses voeux de bonne année, espérant que 1917 verra la fin de la guerre. Après les éprouvantes semaines à Verdun, son régiment est maintenant, les pieds dans la boue, dans la Somme, un secteur plus calme. Sa lettre devient lyrique quand il décrit le ciel où l’on voudrait « presque s’anéantir ». Cette touche pessimiste trouve un écho dans la lettre d’Elisabeth et ses doutes sur l’avenir de leur couple.

Elisabeth Carré de Malberg à l'ambulance de la rue de la Boétie, Hiver 16/17. Elisabeth Carré de Malberg (au centre) à l’ambulance de la rue de la Boétie, Hiver 16/17.

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 29 décembre 1916

Et je songeais à la petite église d’Artois où j’avais entendu la messe de minuit par une claire nuit de lune pleine. Depuis cette nuit-là, un an déjà a passé, et de ceux qui y chantaient les beaux cantiques de Noël avec la simple foi de leurs âmes, combien vivent encore ?

29 Décembre 1916

Je voudrais que cette lettre vous apporte sans retard pour le 1er janvier tous les vœux de bonheur que je forme pour vous, et que la fête du nouvel an, cette fête si triste toujours, ne vous attriste pas trop…

Heureusement votre Père a dû revenir de Nancy et actuellement, il se trouve sans doute auprès de vous ; lorsque la vie sévit, l’on éprouve plus fort le besoin de chercher un refuge dans les grandes affections familiales ; on n’est jamais complétement malheureux quand on est près des siens, et l’espoir et la joie s’y ravivent vite.

Voici que passe l’hiver qui est peut-être le dernier hiver de la guerre ; l’affreux mois de décembre s’achève et les jours déjà commencent à redevenir plus longs et l’on songe aux beaux ciels ensoleillés qui reviendront…mais que de boue ici ! Nous terminons demain notre période de repos, écourtée par la nécessité de partager équitablement entre les troupes qui se relèvent, les deux fêtes de Noël et du Nouvel An. Nous avons passé au repos la première ; il est donc juste que nous remontions aux lignes pour la seconde.

Le jour de Noël, j’ai entendu la messe dans l’église du village qui se trouve à proximité de notre camp. Un grand nombre de soldats se trouvaient réunis là, de toutes les armes et de tous les grades. Quelques civils qui n’avaient pas déserté la région faisaient entre les tenues bleues quelques taches noires, cinq ou six, pas davantage. Et je songeais à la petite église d’Artois où j’avais entendu la messe de minuit par une claire nuit de lune pleine. Depuis cette nuit-là, un an déjà a passé, et de ceux qui y chantaient les beaux cantiques de Noël avec la simple foi de leurs âmes, combien vivent encore ? Beaucoup sans doute sont déjà tombés sur les campagnes où le corps d’armée passe, – et combien verront l’ère heureuse de la paix ?

Mon commandant goûte actuellement les joies d’une permission longtemps attendue et la popote est devenue pour quelques jours presque silencieuse parce que l’on n’y entend plus les éclats de voix formidables de ce robuste mangeur ; les repas traînent moins aussi et cela ne m’est point désagréable, car j’ai toujours hâte d’aller me promener ; quelque soit le temps, la boue demeure d’une épaisseur à peu près uniforme et, en suivant les points un peu élevés, on ne risque pas de trop s’enfoncer. Mais presque constamment, pendant ces derniers jours, le ciel est resté rempli de froids brouillards ; une éclaircie s’est pourtant produite avant-hier et alors j’ai contemplé avec sensualité un des plus délicieux ciels que j’aie jamais vus, un ciel tellement doux, léger et fin, illuminé d’une si jeune lumière que l’on aurait presque souhaité s’y anéantir.

Maintenant la brume est revenue, plus dense que jamais et une longue période de froid est probable. Est-ce à cause du mauvais temps ou pour d’autres raisons ? Il semble que le calme va s’installer pour longtemps sur cette partie du Front.
Je ne voudrais pas terminer cette lettre sans vous prier d’être mon interprète auprès de votre Mère et de votre Père et les remercier pour moi de l’accueil qu’ils m’ont réservé et dont je demeure infiniment touché ; je les associe à vous dans les vœux que je forme du fond du coeur.

A.J.

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 4 janvier 1917.

… j’ai peur des différences qui existent entre votre famille et la mienne et du milieu dans lequel vous désirez me faire vivre et qui est si peu sans doute, celui où j’ai été élevée.

4 janvier 1917

Merci pour vos bons vœux et pour la charmante lettre qui me les a apportés ; merci surtout pour votre autre longue lettre que j’ai très bien reçue à l’ambulance et que j’attendais avec tant d’impatience, j’avais si peur que vous n’ayez remporté qu’un souvenir déçu de nos rencontres…

Si vous avez souffert de vous trouver vis-à-vis de moi comme un indifférent vis-à-vis d’une indifférente, soyez certain que j’ai souffert moi aussi de notre attitude réciproque et probablement même plus encore que vous…

Est-ce qu’après tant de lettres échangées nous ne saurions plus nous exprimer l’un à l’autre que par écrit ? Soyez certain en tous cas que j’ai toujours pensé chaque mot que je vous écrivais, mais voyez-vous, il me semble qu’entre un jeune homme et une jeune fille qui s’aiment mais qui ne sont pas fiancés encore, il est des choses qui peuvent s’écrire et qu’il est très difficile de se dire… Trop vite, certaines paroles peuvent entraîner à des gestes qui, malgré tout, ne sont permis qu’à ceux qu’une promesse unit déjà. Souvenez-vous que vous-même, vous m’avez répété maintes fois que vous désiriez que l’un et l’autre nous gardions toute notre liberté et qu’aucun engagement ne devait être pris entre nous avant la fin de la guerre. En cela vous montrez que vous êtes très prudent et vous avez sans doute mille fois raison, car il est impossible dans les circonstances actuelles de juger des choses et de prendre en toute liberté d’esprit une décision aussi grave que celle d’un mariage ; et puis, la guerre peut encore amener de tels changements dans toutes les vies ! Mais alors, il ne faut pas trop m’en vouloir si je reste encore très réservée vis-à-vis de vous, infiniment plus réservée que ne le voudrait mon cœur…

Pardon si j’ai pu vous faire souffrir, c’était contre mon plus cher désir, mais, cette 1ère fois surtout où nous nous revoyions après de si longs mois de séparation, je ne pouvais pas être autrement que je n’ai été. J’ai souffert moi-même, plus que je ne puis vous le dire, de cette froideur à laquelle je me sentais obligée, il me semblait que je vous éloignais de moi et, par moment, j’ai presque cru que vous alliez ne plus m’aimer…

J’espère vous faire plaisir un peu maintenant en vous disant que mes parents ont eu de vous l’impression la plus favorable. Ils comprennent et reconnaissent tout ce qui a pu me plaire en vous et rien ne pouvait me rendre plus heureuse que de vous voir apprécié par eux.
Les grandes objections que l’on faisait à notre mariage restent, il est vrai, hélas, toujours les mêmes, vous ne les connaissez que trop, je n’y reviens pas…

Il n’en est qu’une dont je ne vous ai jamais parlé, mais je suis certaine que vous l’avez déjà pressentie et il me semble qu’aujourd’hui je dois avoir assez confiance en vous pour vous la dire franchement et pour vous avouer même, que de toutes ces objections qui m’ont été faites, c’est celle qui me trouble le plus pour ne pas dire la seule qui me trouble. Mais, que je redoute d’aborder avec vous ce sujet si délicat et de blesser votre cœur trop sensible !

Ce n’est pas de l’orgueil, je vous assure – quand on s’aime vraiment il n’est plus d’orgueil qui tienne – mais j’ai peur des différences qui existent entre votre famille et la mienne et du milieu dans lequel vous désirez me faire vivre et qui est si peu sans doute, celui où j’ai été élevée. En y réfléchissant j’ai compris qu’il y a des habitudes et des goûts que l’on ne peut ni forcer, ni changer et je m’effraye des heurts qu’il pourra y avoir entre votre famille et moi et dont vous serez le premier à souffrir…

C’est une question infiniment délicate que j’aborde là, mais je ne puis pas croire que, tel que je vous connais, vous n’y avez pas déjà songé et je voudrais que vous me disiez en toute sincérité si cela ne vous a pas parfois aussi déjà effrayé ?…

Ce sont là des lettres sérieuses que nous nous écrivons mais qu’il faut nous écrire, je crois… Je voudrais que celle-ci ne vous fasse pas souffrir autant que je le crains et, puissiez-vous à travers chacune de ces lignes qui m’ont tant coûté à vous écrire, sentir l’affection si profonde que j’ai pour vous.
E.M

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