Chronique d’une fin d’hiver sur le front Alsacien 2

La conversation des absents (la correspondance épistolaire pour les anciens) prend tout son sens: « Cela m’a remonté de penser qu’une âme charitable m’avait assez de sympathie, pour la témoigner par ce papelard strié de violet, au milieu d’une grande forêt de hêtre agitée par le vent froid de la nuit et à 2 pas de la mort qui pouvait me frapper, sous les espèces d’un petit morceau de métal bourdonnant. Et à ce propos je fais une curieuse remarque, qui certes t’encouragera à m’écrire souvent ; tes lettres me parviennent généralement dans un moment de dépression morale plus intense – et tu peux croire que j’en traverse quelques uns ! « 

Dans  la longue lettre de François reproduite ici, percent, sous l’ironie (le papelard strié de violet), la dépression et,  loin de toute fanfaronnade, la peur « à 2 pas de la mort »…

Carte postale envoyée le 26 février 1915 par Elisabeth à François Carré de Malberg Carte postale envoyée le 26 février 1915 par Elisabeth à François Carré de Malberg

Carte postale envoyée le 26 février 1915 par Elisabeth à François Carré de Malberg

…C’est demain ton anniversaire et plus que jamais je tiens à me manifester en cette occasion et à te souhaiter bonheur et bonne santé !

Caen 26 février 1915
Je songe que c’est demain ton anniversaire et plus que jamais je tiens à me manifester en cette occasion et à te souhaiter bonheur et bonne santé ! Nous t’avons expédié, via Belfort, un paquet qui j’espère t’atteindra mieux que le premier ! Ci-contre le local où j’opère toujours et que tu reconnaîtras peut-être. J’ai du travail plus que jamais. Le séjour à Paris fut agréable ; j’ai beaucoup vu Odile, ta grand-mère, les Chenest y compris le sous-lieutenant[1] qui a été très aimable et fort empressé à me raconter ses exploits de guerre. Très affectueuses pensées et bien à toi. Lily

[1] Allusion bien entendu à Pierre Chenest…

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à François Carré de Malberg, 28 Mars 1915

Mais ce printemps qui se lève sur tant de deuils, sur tant de ruines est d’une ironie atroce. La nature est bien impassible à nos souffrances. Je pense aux pauvres villages de Lorraine et d’Alsace, pillés, saccagés, ruinés ; aux existences paisibles et laborieuses que la guerre a bouleversées et qui se referont si difficilement… les haies peuvent reverdir et les oiseaux chanter !

Caen 28 mars 1915

Mon vieux cher Frantz,

Je m’empresse de venir te féliciter de ta nomination au grade de sous-lieutenant. Ce galon acquis à la pointe de ton épée – ou plutôt de ta baïonnette – et dû à ton seul mérite nous fait honneur à tous et nous cause une grande joie. Pour ma part tu ne saurais imaginer à quel point j’en suis fière et heureuse, à quel point et avec quelle impatience je te désirais cette distinction. Te voilà donc à la tête d’une soixantaine d’hommes… je comprends que les avantages matériels de ta nouvelle situation : cantine, ordonnance, solde, etc. te semblent fort agréables en ce temps de guerre où la vie du pauvre troupier est si rude, si pénible. Après avoir manqué de tout, tu vas connaître une existence plus facile et, disons le mot, plus confortable ; mais te voilà aussi devenu un « chef » et ce rôle de chef implique bien des efforts nouveaux, soulève bien des difficultés. Quelle possession de soi, quel sang-froid perpétuels, quelle décision il faut pour commander et pour inspirer confiance à ceux qui doivent obéir et dont on est responsable. Comme ils vont épier et interpréter tes moindres gestes, ces hommes que tu commandes ; au danger, comme au repos, c’est toi qui sera leur « âme » c’est ton exemple qui fera loi. Ah ! ils le sentent et le disent si bien certains de nos petits soldats : « Nous avions de bons chefs et avec eux on aurait été partout ».

Ne crois surtout pas mon cher Frantz, qu’en cousine « raisonnable », telle que tu m’as connue parfois (lorsque je ne courre pas les thés-tango et que je ne me nourris pas de littérature légère) je ne profite de cette lettre pour te faire, d’un ton sentencieux, un long sermon ! Non, loin de là, je te transcris seulement les pensées qui me sont venues à l’esprit, ces jours-ci, depuis que je sais ta nomination et qui me font croire que ce rôle de chef, si grandiose en temps de guerre, doit aussi être bien difficile à tenir, parfois.

Je te remercie de ta longue lettre de la fin de février, lettre si émouvante par les récits qu’elle contenait et les réflexions dont tu parsemais ces récits. Les natures sensibles et si hautes comme la tienne connaîtront en cette guerre des heures de vie profonde et des émotions uniques. Je t’envie…

Quels souvenirs, quelles images inoubliables dans leur triste grandeur.

Ici, nous continuons à mener la plus « pantouflarde » des existences ; c’est piteux de traverser ainsi l’époque la plus mouvementée peut-être de l’histoire ! seule mon imagination m’aide un peu à sortir de cet atmosphère, je réfléchis beaucoup et je vis par la pensée ce que je ne vois pas.

Papa nous est revenu avant-hier pour 15 jours à 3 semaines et, naturellement, nous sommes très heureux de cette réunion. Notre retour à Nancy reste toujours problématique et je me résigne à ne même plus le désirer.

Et voici Pâques revenu… le temps passe, malgré les lenteurs de la guerre. La Normandie reverdit, quelques arbres fruitiers sont en fleurs, on trouve des violettes sous les haies et nous avons déjà eu de tièdes journées.

Mais ce printemps qui se lève sur tant de deuils, sur tant de ruines est d’une ironie atroce. La nature est bien impassible à nos souffrances. Je pense aux pauvres villages de Lorraine et d’Alsace, pillés, saccagés, ruinés ; aux existences paisibles et laborieuses que la guerre a bouleversées et qui se referont si difficilement… les haies peuvent reverdir et les oiseaux chanter !

Je pense aussi à nos vacances de Pâques d’autrefois… à ces printemps que nous avons si souvent vu naître dans le fond du Schneetal et sur les pentes du Hengst. Te souviens-tu ? Oh ! ces souvenirs !… les prairies et les sapins de Wangenbourg, tous ces petits chemins de la montagne et nos longues et bonnes causeries en nous promenant… Tu te souviens, n’est-ce pas ? mais que c’est loin ! – Il vaut mieux d’ailleurs n’y plus trop penser… – C’est amollissant et décourageant de trop vivre dans ce passé délicieux et nous avons tant besoin d’être forts … regardons plutôt l’avenir, l’avenir pour lequel nous travaillons en ce moment et qui sera beau aussi. Et, pour vous, les « poilus des tranchées » le printemps doit être le très bien venu : plus de pluie et de boue, bientôt plus de nuits froides, mais le soleil qui réchauffe  et les longues journées ; c’est de quoi redonner vigueur et entrain aux Français qui en leur qualité de Latins, ont besoin de clarté et de chaleur pour s’épanouir pleinement. Donc, vive le printemps !

Je continue à passer la plus grande partie de mes journées à l’ambulance du lycée où il y a toujours beaucoup à faire, hélas ! J’ai le plaisir de te dire que moi aussi je suis montée en grade : me voilà maintenant infirmière-chef de la salle de pansements et j’ai un infirmier et une dame sous mes ordres !!! Cela va !

J’ai moi-même comme chef un jeune médecin auxiliaire, interne des hôpitaux de Paris, c’est te dire qu’il est calé… et qui est tout à fait gentil. Il est grand admirateur d’Anatole France, fervent de sa main et nous avons ensemble des discussions à perte de vue.

Ah ! les arrières de la guerre !… Le Dr Collard est maintenant aussi au lycée et il me demande souvent de tes nouvelles.
C’est bien Paul-Louis[1] qui t’a envoyé les réchauds et des cigarettes et sans doute Grand-Mère qui avait écrit l’adresse. Paul-Louis est toujours à Versailles au 4ème d’artillerie lourde et engagé sous le nom de Robert Fabars ! Lors de notre séjour à Paris nous avons été le voir et nous l’avons trouvé revêtu d’un « somptueux » uniforme d’artilleur, l’air heureux et occupé à des écritures concernant les chevaux du régiment. Depuis peu de nouvelles. Je ne sais plus rien d’Odile ces temps-ci et partant plus rien de Pierre dont le congé de convalescence expire aujourd’hui. Que va-t-il advenir de lui ? Il était vraiment fort bien tourné dans son uniforme de sous-lieutenant lorsque je l’ai vu à Paris. Trop bien même à mon avis car il n’avait guère l’air de quelqu’un qui revient des tranchées. A ce propos, dis-moi dans ta prochaine lettre comment est la nouvelle trousse ; je désire vivement une description détaillée et une photo ! Allons ! au revoir encore, mon cher François, bon courage et bonne chance toujours. J’espère que tu as des loisirs pour lire les longues lettres. Je t’embrasse très tendrement et je t’assure de ma fidèle et constante pensée

Lily

[1] Paul Louis Wenger

Lettre de François Carré de Malberg à sa cousine Elisabeth Carré de Malberg, 13-15 avril 1915

Le plus piquant est qu’à la suite de cette affaire, où j’avais cru de mon devoir de créer, par mon feu d’infanterie, une zone dangereuse, autour de moi, on est venu me reprocher les 1200 cartouches que j’avais fait brûler, inutilement, disait-on… Ce sont des gens qui restent toujours loin de la ligne de feu qui jugent les faits, assis à leur table ! Ce qui est certain, c’est que cette nuit me laisse un durable et poignant souvenir.

Sternenberg 13 Avril 1915

Ma chère Elisabeth
Il est bien difficile pour moi de trouver ce même « silence du cabinet » qui te permet de pouvoir aligner posément tes pensées sur du papier. La proximité du canon m’empêche absolument d’écrire une suite d’idées qui se tiennes (sic).

                  Mille mercis pour ta lettre du 28 mars qui m’est arrivée dans une profonde tanière enfumée par le bois vert et le tabac et parfumée de senteurs humaines… (je ne te dis que cela) Cela m’a remonté de penser qu’une âme charitable m’avait assez de sympathie, pour la témoigner par ce papelard strié de violet, au milieu d’une grande forêt de hêtre agitée par le vent froid de la nuit et à 2 pas de la mort qui pouvait me frapper, sous les espèces d’un petit morceau de métal bourdonnant. Et à ce propos je fais une curieuse remarque, qui certes t’encouragera à m’écrire souvent ; tes lettres me parviennent généralement dans un moment de dépression morale plus intense – et tu peux croire que j’en traverse quelques uns ! – or chaque fois cette sympathie lointaine m’est un baume et un agréable « coup de fouet ». Il est fort compréhensible que tu aurais plaisir à goûter certaines de ces émotions uniques dans l’existence, « hautes comme des voûtes d’églises », mais elle comportent de pénibles revers, des heures de mélancolie, des heures de lâcheté…

                  Dans la nuit du 5 au 6 avril, au cours d’une alerte assez chaude, j’ai revécu quelques puissants instants d’angoisse, de ceux que j’avais déjà connus à la Marne. Chef d’un poste avancé en flèche dans les lignes allemandes et très risqué comme situation, j’ai cru être l’objet d’une attaque du même calibre que celle qui avait été repoussée 2 jours auparavant au même endroit et qui faisait dire aux communiqué « 2 attaques allemandes ont été repoussées devant Burnhaupt-le-Bas ».

                  La position est très ingrate par elle-même, puisqu’isolée de tout secours et à au moins 1 km des renforts possibles. J’étais déjà assez énervé par certains indices auxquels on ne se trompe pas : silence absolu sur la ligne ennemie, pas de projecteurs, pas de coups de fusil : je sentais quelque chose de louche dans l’air ! Je savais tous les désavantages de l’ouvrage que j’avais l’ordre de tenir à tous prix ; l’insuffisance des réseaux de fil de fer, pour ne pas dire la presque inexistance, la façon fort habile que les Allemands avait adoptée, la 1ère fois, pour « tourner » la position, enfin toute une série de choses fort encourageantes. A minuit ½ précise éclate sur ma droite une formidable fusillade, avec une soudaineté et une violence déconcertante. Sans prendre seulement la peine de me renseigner exactement je signale à la Grand’garde « je suis attaqué, envoyer moi du renfort ». Tu peux difficilement te faire une idée de tout le côté angoissant d’une attaque de nuit ! Ne rien voir devant soi que les flammes des fusils qui s’allument à une distance que l’on ne peut apprécier utilement, est la plus troublante circonstance de guerre qui soit. Sur le parapet de tir je suis monté aussitôt pour essayer de me rendre compte de ce qui se passait : je tirais moi-même les fusées au magnésium pour tacher de découvrir dans l’obscurité des formes mouvantes en marche vers nous… Un ouragan de projectiles nous passait au-dessus de la tête comme une immense ruche de frelons qui se serait mise à grouiller : les boucliers d’acier qui sonnaient comme des cloches, des fusées de terre soulevées par les balles, qui retombaient en pluie sur nos têtes. Puis ce furent les obus qui continuèrent la danse, traçant des trajectoires rouges dans le ciel ; l’un d’eux m’a fort impoliment giclé de la terre dans la figure. Les bombes explosaient coup sur coup dans toutes les directions, obus allemands, obus français se croisaient en tous sens, ensuite les projecteurs allemands se mirent à donner, fouillant d’un « pinceau » furtif les lisières des bois et nos lignes de tranchées. Moi, je ne voyais toujours rien devant notre ouvrage mais j’avais cette constante appréhension d’être « tourné » par les côtés et de me voir « pincé » par derrière. Et cela dura 2 heures avec la même intensité… !! Derrière moi les gros obus allemands tombaient avec un fracas terrible, ébranlaient le sol et produisaient des nuages compacts de fumée blanche : sur les lignes allemandes je reconnaissais les éclatements secs de la mélinite française et je crus même percevoir à un moment donné, des hurlements, des « hourras » poussés par les Allemands. Dans ma tranchée la mitrailleuse crachait, à petite vitesse, des bandes de cartouches, avec un bruit assourdissant et j’avais toutes les peines du monde à mettre un peu d’ordre et de calme parmi la section et demie que je commandais. Je les exhortais – comme sur le talus à Mulhouse – à ne tirer que sur ce qu’ils voyaient et à ne pas gaspiller les munitions ; j’avais aussi à commander et à maîtriser mon émotion et ce n’était pas une mince affaire, surtout avec la claire vision de ma responsabilité : il fallait « tenir à tous prix » comme disait la consigne.

                  Au bout de 2 heures, le feu se ralentit, fusils comme canons et aucune attaque ne s’était dessinée de mon côté : de plus les renforts arrivaient et cela me donnait confiance.

                  Peu à peu le calme se rétablit un grand silence tomba sur l’événement. Heureusement il n’y avait qu’un homme très légèrement blessé par un éclat d’obus. Maintenant, te dire ce qui s’est passé au juste, j’en suis incapable ; moi, j’ai eu l’impression très nette que les allemands avaient voulu nous surprendre par une attaque brusquée et qu’ils avaient été décontenancés par la rapidité et l’énergie de notre riposte qui les a détournés de leurs projets. Le plus piquant est qu’à la suite de cette affaire, où j’avais cru de mon devoir de créer, par mon feu d’infanterie, une zone dangereuse, autour de moi, on est venu me reprocher les 1200 cartouches que j’avais fait brûler, inutilement, disait-on… Ce sont des gens qui restent toujours loin de la ligne de feu qui jugent les faits, assis à leur table ! Ce qui est certain, c’est que cette nuit me laisse un durable et poignant souvenir. Pour continuer le thème poignant, j’ai eu la joie, dans un récent déplacement à Belfort, de pouvoir aller serrer la main de ce pauvre brave Jean. Il souffre heureusement très peu, sauf quand il s’agit de renouveler ses pansements et nettoyer sa plaie. Ila encore le « sourire et il fait même quelques bons « witze », mais il n’a pas l’air de se rendre compte du triste état dans lequel il va rester toute son existence. L’articulation du coude ayant été complétement emportée par l’éclat d’obus, il gardera le bras replié, un peu comme Mr Jabot, quand il se « remet en position ». C’est là qu’on peut s’exclamer et dire que la guerre est une horrible chose ! Quel désastre pour ce pauvre garçon qui était si « allant » si « sportif », comme il disait ! Et il doit encore s’estimer heureux et remercier Dieu, de lui avoir conservé la vie sauve. Il a du moins la consolation d’avoir fait aux Allemands tout le tort qu’il était en mesure de leur causer, dans sa petite zone d’activité. Vous savez qu’il a une splendide citation à l’ordre de l’Armée qui a été l’objet de la sollicitude du Général gouverneur de la Place. Un premier texte lui avait été soumis, il ne l’a pas trouvé assez élogieux et il en a rédigé un plus beau. Jean achète chèrement, très chèrement même, à mon avis, ce rayon de la Gloire, mais je ne puis assez l’admirer et le féliciter de son courage. A parler net, rien ne l’obligeait à la magnifique conduite qu’il n’a pas cessé de tenir depuis le commencement de la guerre : il pouvait rester dans la pénombre discrète et consciencieuses des ambulanciers, comme tant d’autres bons Français. Dans un emploi où il n’était nullement obligé de s’exposer, il a toujours recherché les missions dangereuses. On vous en a conté quelques unes de ces expéditions, mais vous ne savez pas le quart des aventures extravagantes qu’il a machinées avec son camarade Brun. Papa ne voulait pas les dire pour ne pas inquiéter sa famille mais maintenant qu’il a tiré son épingle du jeu, on peut dire qu’il a fait des folies héroïques. Sa guérison va être longue et nous craignons qu’il soit évacué au loin dès qu’il sera transportable de sorte que si Tante Marguerite ou quelqu’un de sa famille voulait le joindre à Belfort, il faudrait venir de suite.

                  Dans la même journée j’ai eu la bonne fortune de tomber sur Tatane – que je n’avais pas revu depuis juin dernier – et Tante Bebelle accompagnée de ses filles. Nous avons passé là une bonne journée en famille et c’est une douceur bien rare en ces temps de désarroi. Tatane m’a raconté ses émotions de Nancy et nous avons pu nous entendre admirablement sur l’harmonie des obus qui sifflent et éclatent. Nous avons aussi parlé de Caen, de vous tous et à ce propos j’ai encore sur le cœur la vilaine humeur que j’avais là-bas. Je me souviens de cette promenade à la « tour des Gens d’Armes » et aux églises de Caen où je n’ai véritablement pas été aimable. Questionnée à ce sujet Tatane m’a dit que tu y avais fait une allusion qui m’attriste. C’était la détente d’une dure épreuve et j’en fais mes plus humbles excuses.

                  Je te félicite de la distinction dont tu as été l’objet : cette fonction d’infirmière chef, honore grandement tes qualités et tes connaissances en la matière médicale. Es-tu arrivée à faire comprendre à tes subalternes les bienfaits d’une antiseptie véritable, pas cette antiseptie un peu décorative et théâtrale, pratiquée par certaines excellentes dames de la croix rouge. N’y aura-t-il pas aussi une « croix de guerre » ou une distinction quelconque pour tous ces beaux dévouements féminin qui ne cessent de se prodiguer et de se multiplier dans les ambulances. On devrait surtout la constance de celles qui, comme toi, ont, depuis le commencement de la campagne, donné des soins avec conscience et continuité. Je fais allusion à cette catégorie de jeunes filles folâtre et snob qui trouvaient très chic d’aller papillonner autour des malheureux blessés : un dessin satirique de Forain a même magnifiquement stigmatisé la chose. Cela représente une demoiselle armée d’un tampon d’ouate qui demande à un blessé s’il veut qu’on lui lave la figure à l’eau de Cologne « Très volontiers, cela fera la septième fois de la journée » dit le blessé. Cette ardeur a brulé comme un immense feu de paille durant les 3 premiers mois puis leurs visites se sont faites de plus en plus rares et à l’heure actuelle ce ne sont plus que de furtives apparitions ! Loin de te ranger dans cette vilaine catégorie je loue, au contraire, la constance de ton dévouement aux pauvres diables de blessés et j’estime que cela mérite une distinction.

                Nous venons – mon bataillon – d’aller saluer notre nouveau chef le Gal de Maud’huy qui commande désormais notre armée et qui a, autrefois, été Colonel du Régiment d’Aquitaine. Nous avons défilé avec drapeau et musique, tandis que dans le lointain le canon grondait formidablement. Ce n’était pas un mince tableau que toutes ces troupes à l’ombre de nos couleurs qui se profilaient elles-mêmes contre les Vosges neigeuses.

        Joli spectacle qu’un Alsacien ne peut pas contempler sans émotion !!!

        En allant distribuer des secours et des effets aux indigents d’Alsace au nom du « Secours National » Papa a pu venir jusqu’ici déjeuner à notre popote d’officiers. C’est moi en qualité de plus jeune officier qui suis chargé d’assurer « la matérielle » ce qui m’attire force mauvaises plaisanteries de la part de mes camarades. Il manque toujours des cuillers ou des fourchettes sur les plats, ce qui se paye sous forme de bouteilles de Champagne : ainsi hier soir pour me venger j’avais fait mettre 2 fourchettes et 2 cuillers sur chaque plat, soit 4 ustensiles ; cela m’a coûté une amende de 4 bouteilles. C’est dégoutant !

« Le front » est certainement l’endroit de France où l’on s’amuse le plus actuellement. Tu serais très étonnée si tu apprenais que notre régiment (un régiment de réserve, n’est-ce-pas) à une musique nouvellement constituée qui à 4 kms des lignes allemandes, joue tous les dimanche son petit concert. Tous les chanteurs du régiment on été réunis en une chorale qui va, dimanche prochain, s’exhiber à Belfort sous la haute direction d’un lieutenant mélomane. A côté de cela, on cotoie tous les jours d’abominables choses. Une grenade a éclaté dans un abri avancé, blessant grièvement 7 hommes, l’un a le pied emporté, l’autre a perdu la vue, etc… etc…

Dis à ton père que je veux répondre bientôt à sa lettre, mais que j’attendrai un peu pour qu’elle ne soit pas un double de celle-ci.

Mille souvenirs et affectueuses pensées à vous tous et particulièrement à toi, ma chère Elisabeth

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