Et cette année que nous donnera-t-elle ?

Elisabeth et André se revoient. Cela faisait deux mois qu’ils s’étaient quittés… La permission d’André lui a été accordée pour passer sa 13ème inscription à la Faculté de médecine. De retour au front, il fête son succès.

L’année 1917 se termine par les vœux d’Elisabeth pour 1918  en forme d’interrogation: « Et cette année que nos donnera-t-elle ? Ah ! Si seulement c’était la réalisation de notre bonheur, mon Chéri aimé ; pour vous, pour moi c’est tout ce que je lui demande… Et puis la fin de la guerre ! » (Publié le 7 octobre 2018)

Carte postale reçue le 30 novembre 1917 par André Jacquelin. Carte postale reçue le 30 novembre 1917 par André Jacquelin (expéditeur inconnu).

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 2 décembre et 3 décembre 1917.

Mais, ce qui me désole, c’est qu’à Paris je prends tout de suite très mauvaise mine, sans doute est-ce le manque d’air, et je commence à comprendre pourquoi les Parisiennes se mettent tant de rose sur les joues !!! Ce serait bien tentant de faire comme elles…

2 décembre soir

J’ai bien reçu, mon petit Chéri, vos deux dernières lettres – la longue et la courte – et j’ai hâte de vous écrire…

3 décembre

J’achevais de vous écrire ces mots, hier soir, quand la porte s’est ouverte et que, pour notre plus grande stupéfaction, nous avons vu entrer Bernard arrivant des Roches… Papa avait été le voir et l’ayant trouvé à l’infirmerie, en pleine crise de rhumatismes, avec complications d’albumine et un peu de fièvre, a préféré le ramener à la maison[1], ce à quoi le médecin de là-bas l’a vivement encouragé. Mais, c’est bien ennuyeux de voir ce pauvre Bernard encore une fois souffrant, nous en sommes désolés et pourvu qu’il se remette maintenant bien vite !

Hier soir, donc je voulais vous écrire longuement et, ayant été interrompue de la façon la plus inattendue, je reprends aujourd’hui cette lettre, pendant ma garde à l’ambulance. Mais, hélas, je crois que je ne pourrai plus la faire bien longue. Voici 10 jours que je ne suis pas venue à l’hôpital et j’ai mille choses à faire pour rattraper le temps perdu : linge à ranger, compresses à plier etc. ce qui va remplir mon après-midi plus que je ne voudrais.

J’ai reçu hier un petit mot très gentil de votre Mère qui m’a bien touchée, je lui répondrai demain, pour la remercier.

Comment allez-vous, mon Chéri ? Dans votre dernière lettre vous me disiez être un peu grippé, mais comme dans la lettre suivante vous ne parlez plus de ce malaise, j’espère qu’il est bien passé. Pour moi, soyez sans crante, je vais très bien et ne suis pas fatiguée du tout ; je n’ai pas été à l’hôpital de toute la semaine dernière beaucoup plus parce que je voulais rester auprès de ma Grand-Mère et de Maman que pour me reposer. Mais, ce qui me désole, c’est qu’à Paris je prends tout de suite très mauvaise mine, sans doute est-ce le manque d’air, et je commence à comprendre pourquoi les Parisiennes se mettent tant de rose sur les joues !!! Ce serait bien tentant de faire comme elles…

Avez-vous reçu, à temps encore, la lettre que je vous ai écrite pour votre fête ? Je tremble qu’elle ne soit arrivée que le lendemain – et me pardonnerez-vous d’avoir été si étourdie ?

J’ai une plume qui est un vrai « clou » pour vous écrire et cela ne va guère ; je veux pourtant encore vous dire, mon petit Chéri, que je me réjouis immensément, quand je songe que si peu de jours me séparent encore du moment où nous nous reverrons, et que je compte sur vous absolument pour dans 15 jours… Mais, voyez-vous, c’est presque une chance que la date de votre examen ait été retardée : comme cela aurait été triste, si vous étiez venu juste au moment de la mort de mon pauvre Grand-Père… Nous aurions à peine pu nous voir !

Mais, maintenant, petit Chéri, il faut venir, je vous attends… Je frémis de joie en pensant aux heures si douces que nous passerons encore ensemble et je veux vous serrer bien fort sur mon cœur, pour vous dire que je vous aime, avec une tendresse infinie, mon André.

Elisabeth

J’espère que vous avez bien reçu mes deux dernières lettres, je tâche de mieux faire mes chiffres… mais c’est difficile !

[1] Bernard n’est semble-t-il pas retourné aux Roches après les vacances de Noël, et va à l’Ecole Sainte-Marie rue de Monceau à Paris.

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 12 décembre 1917.

C’est à chaque courrier maintenant que j’espère recevoir le petit mot qui m’annoncera votre arrivée..

12 décembre 1917

Je rentre à l’instant, mon Chéri, après une longue journée passée hors de la maison : hôpital ce matin, courses et visite à ma Grand-Mère cet après-midi, et je viens me reposer auprès de vous. Mais – ô tristesse – je ne sais pas être seule au petit salon pour vous écrire !… Voilà Maman qui rentre aussi et vient s’installer à côté de moi… Cela va m’intimider pour faire cette lettre très tendre, et ma chambre est si froide que je n’aurais jamais le courage d’aller m’y enfermer… même pour vous écrire !

Mais non, je vais tâcher de ne pas me laisser impressionner et je commence, Chéri, par vous remercier de votre bonne lettre reçue hier ; je suis contente de savoir que vous êtes toujours si bien installé dans votre abri et chauffé suffisamment. Ici, ce n’est pas l’idéal au point de vue chauffage et, chaque hiver, je regrette un peu plus notre calorifère de Nancy qui marchait si merveilleusement !

Je crois, voyez-vous, qu’en choisissant un appartement, c’est pour la question de chauffage que je serai le plus intransigeante… Seulement quand je commencerai à être bien, il est probable que tous aurez déjà beaucoup trop chaud !

Je vous ai dit déjà dans ma dernière lettre, mon Chéri, combien je suis impatiente de connaître la date de votre examen, mais je ne puis m’empêcher de vous le répéter aujourd’hui. C’est à chaque courrier maintenant que j’espère recevoir le petit mot qui m’annoncera votre arrivée… Hier, Papa me disait que si vous n’étiez pas convoqué pour la semaine prochaine, votre session serait remise à janvier, à cause des vacances de Noël. Quelle malchance alors ! Ce serait si loin encore… … Il y a eu hier deux mois que votre dernière permission s’est achevée et nous avions si bien en nous quittant la conviction que ce ne serait pas pour longtemps… Vous souvenez-vous ? Mais le temps a passé tout de même et pourtant si vous saviez, André chéri, Combien votre absence me semble lourde à supporter et combien de toutes mes forces j’aspire à l’heure où nous ne nous quitterons plus… Alors seulement, je crois, nous connaîtrons la douceur de cette intimité où l’on met tout en commun : pensées, espoirs, joies, tristesses, alors seulement notre amour sera dans toute sa plénitude.

Et en attendant, mon Chéri aimé, ce bonheur complet, je songe aux prochains revoirs, très bons déjà, de chacune de vos permissions, et je jouis aussi – tant – de ces lettres que nous pouvons nous écrire et que nous attendons l’un de l’autre.

Certes, elles ne valent pas une présence réelle, mais quelle joie exquise nous avons par ces pauvres lettres déjà… Ne trouvez-vous pas ? Que n’aurions-nous pas donné autrefois pour pouvoir nous écrire ainsi, autant et absolument librement ?

Moi, je les aime bien, je vous assure, ces lettres que je reçois de vous et que je puis vous écrire. Plus tard, ensemble, il faudra que nous les relisions, voulez-vous ?

Mais, j’achève celle-ci en vous disant à bientôt, mon petit Chéri, je voudrais tant pouvoir vous embrasser…

Votre Elisabeth

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 22 décembre 1917.

Maintenant c’est la vie terne, bête qui va reprendre, les heures seront longues et grises, oh ! si longues, si grises quand vous êtes loin de moi !…

22 décembre
6 heures du soir

Mon petit Chéri que j’aime tant, mon petit Chéri a-qui êtes si bien à moi… Je ne peux pas vous quitter et ce soir, dans ce petit salon où nous étions ensemble, que pourrais-je faire, si ce n’est de vous écrire ?…

Je suis si triste que cela soit déjà fini et elles ont passé si vite ces quatre journées de bonheur, de joie immense ! Maintenant c’est la vie terne, bête qui va reprendre, les heures seront longues et grises, oh ! si longues, si grises quand vous êtes loin de moi !…

Mais, j’ai tant senti votre tendresse, mon Chéri, que je ne puis pourtant pas être tout à fait malheureuse, il me reste le souvenir merveilleux des instants où nous avons été l’un à l’autre, si doucement, pour me consoler un peu…Et, je voudrais que ce souvenir atténue aussi pour vous, André chéri, la tristesse de notre séparation et vous fasse trouver moins rude votre vie de soldat au front, si loin de tout ce que vous aimez.

Vous m’écrirez beaucoup n’est-ce pas, c’est promis, et moi je vous donnerai tout ce que je pourrai de mes instants de liberté. Je vous dirai tout ce qui m’occupe, tout ce que je pense, tout mon cœur aussi… Mon petit Chéri, je t’aime tant, le sens-tu ? Je voudrais te le dire encore dans un long baiser et être dans tes bras encore comme tout à l’heure… C’était si bon, si bon !… Au revoir, reviens bientôt, ta petite chérie est trop triste sans toi… Élisabeth

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 23 décembre 1917.

J’ai pris une douzaine de Portugaises, une tête de veau à l’huile et un petit suisse au sucre, le tout avec beaucoup de pain. Prix : 4fr.

23 déc1917

Ma chère petite Mère,

J’espère que t’est bien parvenue la 2ème petite carte que je t’ai envoyée hier. Pardonne-moi de l’avoir faite si courte, mais je suis arrivé assez tard le soir et rapidement le moment de dîner est venu et c’est ce qui fait que je n’ai pu t’envoyer qu’un petit mot.

Aujourd’hui donc je vais te raconter mon heureux voyage : comme le train est arrivé de bonne heure à St Lazare, je me suis rendu à pied tout tranquillement à la gare de l’Est, en passant par la rue de Maubeuge. Et j’ai fait ma 1ère étape dans un petit restaurant près de la gare de l’Est, où j’avais déjà déjeuné une fois ; j’ai pris une douzaine de Portugaises, une tête de veau à l’huile et un petit suisse au sucre, le tout avec beaucoup de pain. Prix : 4fr.

Ensuite je suis allé à la gare et là, j’ai eu l’ennui d’apprendre qu’il n’y avait plus de place à retenir dans l’automobile d’E. Heureusement tu verras que j’ai pu m’arranger. En effet le train est arrivé à l’heure à E. et là j’ai trouvé comme conducteur de l’automobile un soldat que j’avais soigné avant ma permission. Il m’a témoigné sa reconnaissance en me prenant à côté de lui en surnombre et j’ai été bien content de cet arrangement, car sans lui j’aurais été peut-être obligé de recourir à plusieurs lourds camions ce qui aurait été moins confortable et surtout moins rapide comme moyen de transport.

Je suis donc arrivé au cantonnement à 17h et je n’ai eu que 800 mètres à faire à pied pour gagner ma chambre. Immédiatement tout le monde s’est enquis du résultat de mon examen et de nombreuses félicitations me sont parvenues, notamment celles du commandant. Mes infirmiers aussi étaient bien contents de savoir mon succès parce qu’ils me sont attachés. Au dîner, j’ai envoyé le cuisinier chercher une bouteille de champagne et nos avons bu au succès de nos armes ; cette nuit je n’ai pas eu froid du tout, car mon brave Fialaire avait pris soin sur mes recommandations de bassiner mon lit avec une brique bien chaude et en outre un poêle a été installé dans la pièce voisine, depuis mon départ, de sorte qu’en ouvrant ma porte je peux profiter de sa chaleur. J’ai dormi comme une vieille marmotte et ce matin j’étais frais et dispos pour passer la visite médicale. C’était d’ailleurs Dimanche et il y avait peu de malades. J’ai donc pu ensuite aller me promener et le temps était admirablement beau avec la neige durcie par le gel qui couvrait la campagne et le ciel tout bleu, d’un bleu très tendre et très fin. Le soir je suis allé encore me promener et ai rendu visite aux braves gens que j’avais soigné pendant le précédent repos et à la charité de qui je dois de posséder dans mon lit une paire de draps bien propres. (J’avais dû te l’écrire avant ma permission).

J’ai trouvé à mon arrivée ici plusieurs cartes postales de l’abbé Deberteix qui est toujours très heureux de l’Italie. Ils sont maintenant auprès des montagnes neigeuses. Je t’enverrai ses cartes qui t’intéresseront. J’ai écrit aujourd’hui aussi à Elisabeth ; on a convenu de s’écrire seulement tous les 3 jours. Donc, ma chère petite Mère, telle est la situation et tu vois qu’elle est très bonne. D’ailleurs nous ne tarderons guère à nous revoir. A propos, je me demande si on m’autorisera à prendre ma 14ème inscription, car il paraît qu’une nouvelle instruction ministérielle l’interdit.

Donc, à bientôt sans doute, ma chère petite Mère. Je t’embrasse bien tendrement.

Ton grand fils

André

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 26 décembre 1917.

Quelle suie, mon Dieu ! que tous ces trimballages pour n’être jamais chez soi…

26 décembre 1917

Mon petit Chéri,

J’ai reçu hier matin votre longue lettre, à l’heure, à l’instant où je l’attendais, où je savais qu’elle viendrait… Et elle m’a été très bonne, cette lettre, que tu avais faite si longue, si tendre, mon Aimé chéri, pour me consoler de ton départ… un peu ! Je te sens si près de moi, je t’assure, malgré l’éloignement, quand je lis tes lettres, et je trouve tout ton cœur dans ces chères lignes que tu m’envoies et que je ne me lasse pas de relire…

Merci de m’avoir dit tous les menus détails de votre retour au Front, je suis contente de savoir que ce voyage s’est bien passé, et sans trop de lenteur, par ce froid si vif. Mais hier, jour de Noël, qu’avez-vous fait mon Chéri ? Nous, nous n’avons pas passé une journée bien gaie, il y a trop de souvenirs qui reviennent à la mémoire les jours de fête… Nous avons déjeuné chez ma Grand-Mère et l’après-midi j’ai été passer un moment chez Odile ; nous avons parlé de vous !…

Aujourd’hui, il faut déjà que nous commencions à nous occuper de notre déménagement (celui de Paris d’abord) puisque Charlotte doit rentrer dimanche ou lundi avec ses mioches. Quelle suie, mon Dieu ! que tous ces trimballages pour n’être jamais chez soi… Enfin, provisoirement, encore une fois, nous allons occuper l’appartement d’un ami de Papa, le Docteur Villemin, avenue Hoche ; c’est un quartier idéal et l’appartement est charmant, mais immense… aussi plus que partout ailleurs nous allons geler là ! Tant pis, que voulez-vous, il faut en prendre son parti, comme ce matin je prends celui de vous écrire dans ma chambre froide, avec des doigts si glacés que je crois à chaque instant lâcher ma plume… Mais j’aime encore mieux avoir froid et être au calme, seule avec vous, mon petit Chéri, quand je vous écris. Et puis, vous me dites, dans votre lettre que dans votre chambre que vous venez de retrouver au cantonnement, il fait bien froid aussi et alors comment pourrais-je me plaindre ?… Ce qui m’est insupportable c’est de penser que vous souffrez… Je voudrais encore vous réchauffer, comme l’autre jour ! Oh ! Oui je me rappelle bien comme il faisait bon quand nous étions l’un près de l’autre, quand tu me serrais très fort sur ton cœur et que j’étais prisonnière dans tes bras. J’aime tes caresses et tes baisers, mais vois-tu, le meilleur pour moi c’est de te sentir heureux près de moi et de te donner tout ce que je puis : mon cœur plein de tendresse, mes pensées, mes espoirs et de te promettre que ma vie sera à toi… toujours.

Mon Chéri bien-aimé, il faut que je te le redise encore, je t’aime de toutes mes forces, je suis tienne, prends-moi, garde-moi…

Je t’embrasse du plus profond de mon cœur et j’ai confiance dans ton amour aussi, mon Fiancé chéri.

Elisabeth

PS En même temps que cette lettre, je vais vous envoyer le journal dans lequel il y a un petit article sur mon Grand-Père et que je voulais vous donner quand vous êtes venu.

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 30 décembre 1917.

30 décembre – matin

Mon Chéri, c’est encore un pauvre petit mot que je vous envoie… Puisse-t-il vous apporter encore à temps mes vœux pour 1918 et ma tendresse en ce premier jour d’une année nouvelle.

Et cette année que nos donnera-t-elle ? Ah ! Si seulement c’était la réalisation de notre bonheur, mon Chéri aimé ; pour vous, pour moi c’est tout ce que je lui demande… Et puis la fin de la guerre !

Notre installation n’est encore guère avancée avenue Hoche, nous vivons dans un désordre et un chaos effroyables… Il y a encore de pénibles journées en perspective !

Je t’embrasse, mon petit Chéri, bien bien tendrement, et je t’aime et je suis tienne. Elisabeth

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