C’est une atroce nouvelle que j’ai à t’annoncer…

Pierre Chenest est mort le 26 octobre 1915 à Tatarli en Serbie. Il aura fallu deux mois pour qu’Elisabeth apprenne la disparition de celui qui était, au début de la guerre, le sujet de tous ses échanges avec  sa cousine Odile. Le frère ainé de Pierre, Jean, est mort lui le 7 juillet 1915 à Souchez.  Des trois frères de Madeleine, seul, Geo (Georges) est encore vivant en cette fin d’année 1915.

Memento de Pierre et Jean Chenest, 1915 Memento de Pierre et Jean Chenest, 1915

Lettre d’Odile Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 12 décembre 1915

…c’était peu de temps après que j’ai reçu de lui une carte de Salonique pleine d’entrain. A ce moment là il était déjà tué…

12 décembre 1915

Elisabeth chérie,

C’est une atroce nouvelle que j’ai à t’annoncer et qui bien sûr te fera beaucoup de peine car je sais que tu aimais Pierre. Eh bien ce Pierre que tu as connu si gai si entrain si joyeux il a été tué le 26 octobre en Serbie[1]. T. Cécile vient de nous écrire cette affreuse chose elle ne sais rien de plus car c’est indirectement par un ami de Pierre Linger qu’elle l’a appris. Je ne puis vraiment croire que Dieu permette que ma pauvre tante subisse pour la seconde fois une aussi cruelle épreuve je n’ose y penser ! Quel courage inhumain il va lui falloir pour supporter la mort de son second fils[2]. J’en suis bouleversée. Tu ne peux t’imaginer la peine que cette nouvelle me cause, penser que je ne reverrai plus jamais mon cher petit Pierre qui a été si gentil avec moi l’hiver dernier, ah je suis contente de l’avoir vu et d’avoir été souvent le voir exprès pour lui car au fond malgré moi, je pensais qu’il pouvait être aussi tué hélas comme les autres alors j’ai profité de lui tant que j’ai pu. Et pourtant quand j’ai su la mort de Jean j’ai songé Pierre sera épargné alors, car 2 morts c’est trop dans une même famille ! Dieu en a voulu autrement !… Ce brave Pierre si gai si plein de vie il semblait que tout devait lui réussir, la chance le favorisait hélas elle l’a trop favorisé ! Mourir là-bas en terre étrangère. T. Cécile n’aura même pas la consolation d’aller prier sur sa tombe. Songe que je lui avais envoyé le mois dernier sur l’ordre de Maman qui était à Paris une paire de grenouillères car il avait froid là-bas c’était peu de temps après que j’ai reçu de lui une carte de Salonique pleine d’entrain. A ce moment là il était déjà tué car T ?. Cécile n’avait pas eu de nouvelles de lui après le 24 octobre et elle s’en inquiétait sans le laisser paraître aux autres sachant que Pierre était assez écrivassier. Pauvre Pierre il a eu quelques fautes de jeunesse peut-être mais il était si bon si généreux si sympathique il avait beaucoup d’amis. Dieu tiendra compte de ses qualités et puis je suis sûr qu’il (est) mort très courageusement. J’espère qu’on aura quelques détails sur sa fin glorieuse.
Ma pauvre Élisabeth quelle triste jeunesse nous passons ma vingtième année sera une année de larmes dans mes souvenirs. Et ce pauvre petit Geo qui reste tout seul quelle épreuve pour lui ! Que Dieu le conserve à ma pauvre Tante à sa sœur si dévouée. Tu ne te doutes de ce que les Chenest ont fait d’œuvres charitables et de dévouement depuis le commencement de la guerre c’est incommensurable ; et ces jours pénibles qu’elles coulent ne les distraient que de leurs occupations généreuses.
J’ai peur de l’effet que produira cette triste nouvelle sur François. La mort de son second cousin va lui faire bien mal !

Je te quitte Élisabeth chérie en t’embrassant de tout cœur et en te remerciant de ta lettre du 26 novembre. Je sais que tu ne peux guère m’écrire c’est pourquoi ton petit mot m’a fait doublement plaisir.
Ta cousine

Odile

[1] « Tué au combat, le 26 octobre, alors qu’il stimulait de la voix et de l’exemple le courage de ses hommes violemment attaqués ».

[2] Pierre meurt après Jean Chenest. Jean Chenest soldat au 269° régiment d’Infanterie est mort à Souchez le 7 juillet 1915 à l’âge de 27 ans. « Est tombé glorieusement à l’attaque d’une tranchée, en chargeant l’ennemi à la baïonnette en avant de ses camarades ».

Carte lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 20 décembre 1915

Pauvre Alsace ! Par moment, je pense que je n’aurai plus le courage d’y retourner, il faut payer trop cher le bonheur de la voir redevenir française.

20 décembre 1915 [1]


Monsieur André Jacquelin
Médecin auxiliaire
107ème règ d’in 1er baton
Secteur 90

Merci de votre petit mot du 11 décembre, merci de votre fidélité à m’écrire et pardon de mon irrégularité à moi… J’en ai un vrai remord et j’ai peur que vous n’en soyez parfois attristé. Je suis à peu près toujours occupée par mes blessés, ils sont bien portant et j’en ai 4 d’évacués cette semaine.

– Je viens d’être bouleversé par la mort d’un de mes amis d’enfance tué lors des premiers combats de Serbie et dont on était sans nouvelle depuis 2 mois. Voilà la 4ème victime que fait la guerre dans notre petit groupe d’Alsace ! Pauvre Alsace ! Par moment, je pense que je n’aurai plus le courage d’y retourner, il faut payer trop cher le bonheur de la voir redevenir française.

                  Nous partirons le 24 pour Paris et rentrerons le 30, j’ai obtenu un congé de 6 jours, mais c’est sans aucune énergie que j’entreprends ce voyage. Bien avec vous toujours.

                                                                    ECM      

[1] Carte lettre (envoyée de Nancy)

Memento Pierre et Jean Chenest, 1915 verso Memento Pierre et Jean Chenest, 1915 verso

 

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