Les Cavaliers de Courcy

Le régiment d’André est aux « Cavaliers de Courcy » dans le secteur de Reims et du Chemin des Dames à partir du 17 octobre 1917. Il a conservé de ce moment de nombreuses photographies tirées par contact (clichés d’environs 4/6cm). Agrandies pour la première fois, ces images effrayantes montrent dans ce paysage de désolation, les marques des combats qui se sont déroulés dans ce secteur depuis 3 ans. Dans ces lettres à sa mère, André ne laisse rien paraître de cette horreur. (Publié le 1er Octobre 2018)

« Les Cavaliers de Courcy » sont les levées de terre de part et d’autre du canal de l’Aisne à la Marne, au Nord de Reims, près des villages de La Neuvillette et de Bétheny. – Depuis 1914, les premières lignes français et allemande (tranchée de Berlin) traversent à la perpendiculaire le canal au beau milieu des Cavaliers de Courcy. C’est donc une zone d’escarmouches permanentes. – Ils marquent l’extrémité orientale de la désastreuse offensive Nivelle qui vient y mourir le 16 avril 1917.`

Jacquelin et Feré au pont de la Bezace, octobre 1917 Jacquelin et Feré au pont de la Bezace, octobre 1917

Le pont brisé, octobre 1917 photographie accompagnée du croquis d'André Jacquelin. Le pont brisé, octobre 1917, photographie accompagnée du croquis d’André Jacquelin.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 12 octobre 1917.

Il faut que je te demande de ranger les deux photographies d’Elisabeth, de manière à ce qu’elle ne les voie pas, car je lui avais dit que j’emporterais avec moi au Front sa photo…

Vendredi 12 octobre 1917

Ma chère petite mère,

Pendant que j’y songe, il faut que je te demande de ranger les deux photographies d’Elisabeth, de manière à ce qu’elle ne les voie pas, car je lui avais dit que j’emporterais avec moi au Front sa photo, celle où elle est prise de profil et j’ai complètement oublié de la prendre ; alors elle pourrait penser que je ne songe pas du tout à elle.

J’ai du reste emporté le petit cadre de cuir vert qui contient le petit portrait qu’elle m’avait envoyé l’été dernier et où je trouve qu’elle est si ressemblante.

J’espère que tu auras reçu sans retard la courte lettre que je t’ai écrite hier dès mon arrivée. Figure-toi que mon bataillon avait cru partir avant mon retour ; mais heureusement la période de repos a été prolongée et nous nous trouvons ici sans doute pour plusieurs jours encore ; ici c’est un petit village perché très haut, presque au sommet d’une colline et d’où la vue s’étend par conséquent fort loin sur les coteaux couverts de vigne et sur la belle vallée où coule la rivière où je me baignais encore il y a 15 jours ; mais en ce moment, outre que cette rivière est un peu plus éloignée que du précédent village que nous habitions, il fait un temps si mauvais que l’envie ne me tracasse pas de me baigner.

Hier, j’ai pu entre deux averses faire une promenade sur ma petite jument que j’étais si heureux de retrouver. Mais aujourd’hui c’est à peu près impossible car la pluie tombe sans discontinuer ; heureusement les rues de notre village descendant presque toutes en pentes rapides sont fort propres. Et il y a, établies dans la pente du coteau de grands souterrains dont les entrées sont fermées de portes solides et qui doivent servir probablement pour les vins.

Je profite du vilain temps pour écrire et travailler. J’ai été bien heureux en arrivant de trouver une belle chambre où mon caporal brancardier m’a conduit et que j’ai la chance d’avoir, car elle était occupée avant-hier encore par une jeune fille qui est partie en vacances ; pendant 1 mois donc les parents qui doivent être intéressés vont la louer à la mairie comme logement d’officier et c’est moi qui l’étrenne.

Il y a dedans un très bon lit, une jolie toilette couverte de marbre blanc avec glace élégante et une grande table où j’ai entassé un respectable amoncellement de livres et où je vais travailler maintenant, après t’avoir écrit.

J’espère que ta course de demain dans les magasins se passera bien et ne te fatiguera pas trop, ni ne t’énervera. Surtout repose toi bien pendant quelques jours encore et au besoin ne reprends pas tout de suite à l’hôpital.

Je te quitte en t’embrassant bien fort

André

 

Lemoine et Veyriniaud. Les Cavaliers de Courcy à la hauteur des PC Bruges et Gand , octobre 1917. Lemoine et Veyriniaud. Les Cavaliers de Courcy à la hauteur des PC Bruges et Gand , octobre 1917.

Les cavaliers ce Courcy, vue prise de l'ancienne 1ere ligne française, octobre 1917. Les cavaliers ce Courcy, vue prise de l’ancienne 1ere ligne française, octobre 1917.

Les Cavaliers de Courcy, octobre 1917. Les Cavaliers de Courcy, octobre 1917.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 29 octobre 1917.

29 octobre 1917

Ma chère petite mère,

Je ne t’ai pas écrit hier, ayant eu pas mal à faire avec mon obstétrique et une médecine opératoire que je suis en train de potasser énergiquement; j’espère que ma dernière lettre t’est bien parvenue, celle où je te transcrivais les impressions d’Elisabeth. Je lui ai écrit hier ; je lui écris tous les 3 jours régulièrement mais assez longuement.

Nous allons redescendre au repos pour une assez longue période et je crois que je vais posséder dans un joli hôtel appelé « Hôtel du Dauphin » une élégante chambre. Les civils qui possèdent cet hôtel sont toujours là ; il paraît que le médecin qui va venir me relever et dont je vais reprendre la dite chambre a soigné, ces jours-ci, la petite fille des propriétaires de l’hôtel pour angine diphtérique. Je vais reprendre donc le traitement de cette petite cliente et ce n’est pas pour me déplaire car je m’intéresse beaucoup à la diphtérie depuis mon passage chez Arivaguet[1], et je crois maintenant connaître assez bien cette maladie pour soigner utilement les petits enfants qui peuvent en être atteints.

J’ai toujours au bataillon cet excellent capitaine adjudant-major dont j’ai dû déjà te parler, et qui est officier de réserve, ancien instituteur dans la vie civile. Il me disait qu’à Bordeaux existe une école modèle où les enfants des ouvriers sont gardés depuis le matin jusqu’au soir, absolument gratuitement, et sont nourris, habillés, chaussés ; il paraît que, même tout petits, on leur donne d’excellentes habitudes de propreté ; les maîtresses les conduisent chaque matin dans une grande salle de bains ; et là-bas tout se passe en chantant ; les maîtresses frappent dans leurs mains et sur cette cadence très simple, toutes les petites voix chantent :
– Allons au bain-douche…
Cela me rappelait certaines scènes de la maternelle, ce beau curé de Léon Frapié.
Nous formons ainsi un petit groupe où la meilleure entente règne et rien n’est agréable comme cela. Tu ne saurais croire combien les journées passent vite et même trop vite à m’occuper comme je le fais de toutes sortes de choses ; je n’ai même presque plus le temps de lire et j’ai toujours plusieurs livres en souffrance au fond de ma cantine.

La santé demeure très bonne – et le moral aussi. Je vais te quitter un instant pour aller manger avec mon commandant.

1 heure après midi. Je rentre de déjeuner et l’on vient de me remettre ta longue lettre N°9 dont je te remercie bien. Merci d’avoir fait le décompte de nos valeurs, mais surtout il ne faut pas te priver et apprécier plutôt largement les choses pour toi. C’est très gentil de songer à aller voir Elisabeth lundi, c’est-à-dire aujourd’hui, et je suis certain que ta visite lui fera bien plaisir. Mais pourvu qu’elle n’ait pas changé de jour de garde ! Je suis content que René aille bien et Roger aussi, – à part cette courbature.
J’écrirai aujourd’hui à Lucien et lui dirai 2 mots de la visite des de Malberg.
Si je retrouve dans ma cantine mon certificat de scolarité, je te l’enverrai dès que nous serons redescendus au repos. Pour les livres aussi, je t’en enverrai un paquet. N’oublie pas, quand tu iras à la Faculté consigner, pense à demander si aux pratiques il y a des manœuvres obstétricales.
Je t’embrasse bien des fois de tout cœur

André

[1] Professeur de médecine spécialisé en pédiatrie.

La coupure de la Place d'Armes du Pont Brisé, octobre 1917. La coupure de la Place d’Armes du Pont Brisé, octobre 1917.

La 1ere ligne française avant le 17 avril 17, octobre 1917. La 1ere ligne française avant le 17 avril 17, octobre 1917.

Le PC Bruges du 2ème Bataillon, octobre 1917. Le PC Bruges du 2ème Bataillon, octobre 1917. Toutes les photographies reproduites ici proviennent des documents conservés par André Jacquelin.

 

 

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