Bonne année 1915 ?

François Carré de Malberg, depuis les tranchées, essaye de formuler des voeux pour sa famille, mais il a bien du mal à trouver une raison d’espérer. Cependant, les colis semblent lui apporter  quelques réconforts…

Lettre collective à François Carré de Malberg écrite par Raymond, Bernard, Elisabeth Carré de Malberg et « P », le 29 décembre 1914.

Te souviens-tu de nos joyeuses randonnées dans la capitale, l’année dernière à pareille époque !…

Caen 29 décembre 1914

Mon cher François

Ton nom qui était souvent prononcé à Nancy entre Tatane et moi, ne l’est pas moins souvent à Caen dont je suis depuis 10 jours redevenu l’habitant passager. Nous pensons trop à toi pour ne pas essayer, surtout en cette fin de 1914 – de te témoigner notre souvenir. Déjà nous avons tenté de t’atteindre en t’expédiant, il y a 8 jours, via Besançon quelques provisions de bouche destinées à te rappeler – si tu pouvais les oublier ! – les Noël d’autrefois : te seront-elles parvenues ? Il y a doute. Qu’au moins te parvienne l’écho des souhaits que nous formerons tous et de tout cœur au matin du 1er janvier à ton intention. Nous te souhaitons une belle, bonne et glorieuse année 1915, au cours de laquelle toi et ton régiment ayez la joie de sentir que vous concourez efficacement à la victoire de la France et à la délivrance de l’Alsace. Nous te souhaitons la conservation de ta santé et de tes forces – et un retour précoce du printemps qui abrège les épreuves de ta rude campagne d’hiver. Nous te souhaitons, parmi toutes ces épreuves, de trouver toujours dans la vision de la ligne bleue des Vosges et dans celle de notre chère plaine d’Alsace, de ses villages et de ses clochers, un réconfort qui te soutienne et t’adoucisse même les heures les plus difficiles. Enfin et surtout nous prions Dieu instamment de continuer à te protéger contre tous les dangers au milieu desquels tu vis, et dont nous ne nous représentons sans doute que bien imparfaitement les réalités, mais que notre cœur nous fait sentir en union avec toi. Puisse ta génération, après avoir traversé ces événements formidables et rempli glorieusement son rôle sur les champs de bataille, voir s’ouvrir devant elle une ère de sécurité radieuse et de fierté nationale, qui soit pour le reste de votre vie votre récompense, à vous les jeunes, et qui nous dédommage nous-mêmes, nous les vieux, les victimes de 1870, les inutiles de l’heure présente, de toutes les humiliations passées et actuelles. Dans cette espérance bien haute, je t’embrasse de tout mon cœur.
R. Carré de Malberg

Je ne puis que m’unir de tout cœur et avec grande affection aux souhaits exprimés par ton oncle et te dire que sans cesse ma pensée te suit et que mes prières t’accompagnent. Tante Marguerite.

J’espère que tu obtiendras pour ton nouvel an ton galon d’or et en attendant ta photographie en sous-lieutenant je t’embrasse de tout cœur et j’espère te revoir bientôt. Saucisson ou plutôt B. C. de Malberg[1]

Te souviens-tu de nos joyeuses randonnées dans la capitale, l’année dernière à pareille époque !… C’est bien loin et nous connaissons aujourd’hui d’autres émotions ! Puisse 1915 apporter la grande victoire qui délivrera enfin l’Alsace. Tous nos vœux seront au premier jour de l’année nouvelle, pour les chers soldats qui apporteront cette victoire à la France ! Je t’embrasse de tout cœur, mon cher François, en t’assurant de ma fidèle pensée.
Elisabeth

Mon cher François, je me joins à toute la famille et t’envoie mes meilleurs vœux de bonne année. Puisse cette année nous revoir tous dans le giron de la cathédrale, œuvre à laquelle tu contribues si directement ans ces derniers temps. Figure-toi, que le Dr Collard m’a chargé de te transmettre ses vœux et il me charge de te féliciter pour tes nouveaux galons, il est certains que ce sera pour le 1er janvier 1915 ; je le souhaite vivement et te félicite pour cela. Le Dr C. vient de passer adjudant pour Noël. Au revoir je t’embrasse à bientôt ton ami dévoué P.

[1] Bernard carré de Malberg

 

 

 

 

 

Lettre de François Carré de Malberg à sa soeur Odile, 3 Janvier 1915.

Tu souhaitais que je passe les fêtes de Noël et du Nouvel An à Mulhouse : nous en sommes encore bien loin ! Il tombera encore bien des obus et bien des hommes aussi avant d’arriver à ce résultat.

3 Janvier 1915
Ma chère Odile

Dans la lettre de Grand-mère tu liras pourquoi j’ai tant tardé à vous écrire à toutes deux et à vous remercier des « jôlies délicatessen » qui me sont parvenues, voici déjà plus de 8 jours. Le tout n’existe plus qu’à l’état de souvenir et j’en ai beaucoup de regrets, car les dattes, les marrons, les rillettes tout était fameux. Le réchaud par contre ne m’a pas encore beaucoup servi : je l’ai essayé pour me chauffer les mains et le gilet de papier donne une bonne chaleur, sauf qu’il fait un bruit affreux de journaux froissés dès que je fais un mouvement.
Tu souhaitais que je passe les fêtes de Noël et du Nouvel An à Mulhouse : nous en sommes encore bien loin ! Il tombera encore bien des obus et bien des hommes aussi avant d’arriver à ce résultat. Cette fois ce ne sera pas la facile expédition du mois d’août car les Allemands ont tout fortifié terriblement et nous faisons ici cette même guerre de tranchées qui se pratique dans le Nord. Nuit et jour des équipes de fantassins creusent la terre et avancent ainsi vers les tranchées allemandes. A certains endroits nous sommes à 250m des Allemands et il ne faut pas s’aviser de lever le nez au dessus des parapets, les balles sifflent aussitôt… Ceci n’est encore rien auprès du séjour de la tranchée avec 20 centimètres de terre glaise jaune et gluante, dans laquelle on reste planté comme un piquet sans pouvoir avancer ni reculer. Les abris s’effondrent sous la pluie et le mieux à faire est de piétiner toute la nuit pour se réchauffer les pieds.
Je n’ai pas besoin de te dire tous les vœux que je forme pour toi, ils sont les mêmes que ceux de Grand’mère. Mille bons baisers

Frantz

Carte postale « La dernière de Zislin* » envoyé par François Carré de Malberg à Madame Chenest, début janvier 1915

J’ai trouvé un tube de pâte dentifrice à la gelée de prune. Nous ne devons plus rien à la Kultur qui donne de la compote de poire avec les faisans ! quelle curieuse invention que ce nouveau dentifrice !

Haute Alsace Janvier 1915

Ma chère Tante,

Je viens de recevoir en même temps votre lettre ou plus exactement celle d’Odile et le petit paquet recommandé annoncé. J’en ai sondé les arcanes avec délices, mais j’aurais aimé un petit tableau énonciateur des douceurs y contenues. La ficelle et le papier paraissaient avoir déjà été torturés par des mains étrangères. J’ai trouvé un tube de pâte dentifrice à la gelée de prune. Nous ne devons plus rien à la Kultur qui donne de la compote de poire avec les faisans ! quelle curieuse invention que ce nouveau dentifrice ! 1 boîte de chocolats, du saucisson, deux paquets de cigarettes. Deux tampon-iode. Est-ce bien cela ? Du tout, je vous ai grande reconnaissance car ce sont « Delicatessen » peu banales dans le village d’Alsace que nous occupons depuis si longtemps. J’ai appris que Geo[1] était arrivé à ses fins en prenant du service dans l’Artillerie. Ce sont de très nobles fins ma foi ! et j’aimerais le louer moi-même de cette belle et grave détermination. A quelle batterie est-il affecté ? Quelle a été au juste cette blessure de Jean[2] ? Plaie venimeuse ? Où a-t-il attrapé cela ? Je viens de voir Jean W…[3] brigadier tout neuf.

Mille affectueuses pensées à tous

François

[1] Geo : Georges Chenest
[2] Jean : Jean Chenest ?
[3] Jean W… : Jean Wenger. Aux yeux des Allemands, Jean était déserteur et fut condamné par contumace. En 1914, Jean faisait ses études à Lyon, dès la déclaration de guère il s’engagea dans la Légion Étrangère sous le nom, semble-t-il, de Jean Valentin. Il fut le premier Alsacien de nationalité allemande à rejoindre l’armée française.

* Henri Zislin (1875 -1958), caricaturiste mulhousien qui a voué sa vie à combattre dans un premier temps l’occupant allemand en Alsace à l’époque du Reichsland, puis les autonomistes de tous bords après la première guerre mondiale.

 

Carte de François Carré de Malberg à Madame Chenest Janvier 1915 Carte de François Carré de Malberg à Madame Chenest Janvier 1915

 

 

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