Bob Fabars prisonnier

Depuis la fin mai, nous avons perdu de vue Bob Fabars (alias Paul-Louis Valentin). C’est parce qu’il a été blessé et fait prisonnier vers le 15 juin 1918. Dans une longue lettre, il donne la liste assez vertigineuse de ses demandes d’objets et de victuailles, liste qui n’est pas sans rappeler les demandes de Bernard Carré de Malberg lors de son bref séjour fin 1917 au pensionnat de l’Ecole des Roches… On imagine dans le camp de prisonnier une ambiance digne de « la Grande Illusion » de Renoir.

Plus sérieusement Bob Fabars risque sa vie si on découvre que sous cette identité se cache un alsacien déserteur de l’armée allemande. Même si on ne comprend pas toujours bien la stratégie, il s’emploie  à brouiller les pistes, par exemple,  en envoyant à la même personne, « son père » deux lettres le même jour à deux adresses différentes (la carte est envoyée de manière fantaisiste à « Cette Herault » qui semble bien être un jeu de mot (« Cet héro »)… ou en prétendant que ne parlant pas allemand, il doit se mettre au russe… (Publié le 9 novembre 2018)

Louis Valentin (le père de Bob Fabars et le destinataire des lettres) pendant les manoeuvres de 1895... La composition de ce portrait vélocipédique est assez surprenante... Louis Valentin (le père de Bob Fabars et le destinataire des lettres) pendant les manoeuvres de 1895… La composition de ce portrait vélocipédique est assez surprenante…

Lettre de Bob Fabars à Elisabeth Carré de Malberg, 21 juillet 1918.

Bob fabars
295 rég d’inf 15Cie
Prisonnier de guerre
Camp de Neuhammer am Queis
Silésie
Allemagne

Monsieur Paul Fabars
Aux bons soins de la Société Générale
Cette
Herault

Tampon postal : de Neuhammer (Queis) Übungsplatz
Tampon : Kriegsgefangenensendung

Mon cher Père

Je te confirme une lettre de ce jour que j’envoie Faubourg Saint Honoré. Comme cela tu auras de mes nouvelles si tu es en voyage. Ce sera probablement déjà la vendange quand tu recevras cette carte. J’oubliais de te demander de m’envoyer du chocolat et du cacao dans ma lettre ainsi que des confiseries. Mes blessures se guérissent bien et d’ici trois semaines j’aurai quitté le lazaret. Rien à changer dans l’adresse, le camp et le lazaret sont voisins sauf à supprimer le mot lazaret. Comment vont mes cousines Christiane et Jacqueline ? Elles doivent villégiaturer quelque part dans les Pyrénées. C’est dommage en France j’aurais eu une convalo à passer en famille. Enfin il faut pas trop se plaindre j’aurai pu être plus gravement atteint et je n’aurai pas de suite ! Je t’embrasse ton fils affectionné

Bob

Lettre de Bob Fabars à son père Louis Valentin, 21 juillet 1918, recto. Lettre de Bob Fabars à son père Louis Valentin, 21 juillet 1918

Lettre de Bob Fabars à son père Louis Valentin, 21 juillet 1918. Lettre de Bob Fabars à son père Louis Valentin, 21 juillet 1918.

Lettre (bis) de Bob Fabars à Elisabeth Carré de Malberg, 21 juillet 1918.

Mon chère Papa

Encore une semaine de passer la 6ème depuis ma capture[1]. Au sujet de mes blessures ça va bien et l’état général comme le moral vont biens. Voici encore quelques uns de mas désirs. Il me faut un pantalon : une culotte de velours de la Belle Jardinière fera l’affaire, voici le tour de taille : 90cm couleur gris, marron cela n’a pas d’importance. Là tu trouveras aussi un sac de couchage comme nos toiles de tente couleur cachou, objet personnel de grande utilité quand on est appelé à coucher sur des paillasses et dans des couvertures plus ou moins propres. Il me faudrait aussi des chaussettes de la laine à repriser, fil et aiguille. Je dois aussi constituer une petite pharmacie : une boîte de pastilles de rhubarbe, du sel de magnésie, aspirine et 3 tubes d’iode individuel. En septembre je te demanderai de m’envoyer un tricot et une couverture.

Dans un prochain colis tu pourras mettre 1m de mèche à briquet jaune, plusieurs carnets Job et une boîte de graisse à chaussure du lion noir. Il faut les entretenir, j’ai la chance d’en avoir de bonnes, c’est précieux. Pour les colis de vivres je vous demande une grande régularité et pour pas vous ennuyer avec les expéditions on doit pouvoir trouver des maison comme Potin qui s’en chargeraient.

Pour mémoire au cas où une lettre soit perdue envoyez moi du riz, semoule, des pates, tapioca, des légumes secs. Je désire recevoir tous les 10 jours du lard maigre et du saucisson à l’ail, ils supportent le voyage, la morue et le hareng fumé aussi. Par mois envoyez moi une boîte de Cocose ( ?) pour l’assaisonnement oignon, échalote poivre gruyère. Ici nous faisons un repas de riz soit au gras soit au lait sucré avec des confitures. Faute de sucre ce qui est actuellement impossible il faut m’envoyer un peu de saccharine ainsi que des fruits pressés pruneaux, poires, pommes, dattes et figues. Ici l’eau est mauvaise et je te prierai de m’envoyer du café et du thé. Vous voyez nous demandons peu de boîtes de conserve quelques une cependant régulièrement du lait concentré sucré ou non, une boîte de corned beef, de pâté, sardines, haricots ou pois verts, thon pour manger les légumes froids de façon à passer 2 à 3 jours par semaine sans feu.

Veux-tu s’il te plait m’envoyer encore 50cts. Je n’ai encore rien reçu de vous mais ce sera probablement pour la fin de juillet ou le début d’août. Veux-tu s’il te plait m’envoyer un bouquin de conversation français-russe et dictionnaire. Nous sommes ici avec des Russes et des Serbes. Je m’entends déjà bien avec eux mais ma connaissance des mots est déjà fort limitée et il faudrait le secours d’un dictionnaire et apprendre l’alphabet. Cette langue pourra peut-être me servir après la guerre pour le moment ce serait une distraction. Il n’y a pas moyen de se perfectionner ou même d’apprendre[2] la langue allemande, on ne doit pas causer aux sentinelles et les infirmiers sont surchargés des besogne. Plus tard peut-être l’occasion se présentera au travail.

J’ai pris l’habitude de ne t’écrire qu’à toi, j’espère que vous n’êtes pas fâchés de cela mais comme vos lettres seront limitées je préfère n’avoir qu’un correspondant. Comment va mon cousin Jean l’artilleur, il doit être en permission ; heureux veinard. Au revoir, je vous embrasse tous bien fort ainsi que Grand Mère.

Ton fils qui t’aime

Bob

[1] Bob Fabars a donc été blessé et capturé vers le 15 juin 1918.
[2] Paul Louis Wenger est déserteur de l’armée du Kayser, il parle déjà l’allemand. Il s’agit ici sans doute d’une tentative pour brouiller les pistes et cacher son origine alsacienne.

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