Avril, Reims brûle

L’attaque allemande au nord de Reims provoque la suspension de toutes les permissions.  La déception pour André est grande de ne pas pouvoir passer son examen et surtout de perdre l’occasion venir à Paris voir sa mère et Elisabeth. Sur les instructions d’André (…ou de sa mère), tous les jeudi, un fleuriste  livre un bouquet à sa fiancée. Elle se montre très touchée de cette petite folie, mais hésite encore, curieusement, dans ses lettres  entre tutoiement et vouvoiement.

Reims brûle, André, est frappé par cette vision: « en voyant ce spectacle j’ai songé à l’incendie de Rome décrit dans « Quo vadis » et que peut-être il y avait sur les collines occupées par l’ennemi et dominant la ville quelque général allemand qui chantait, comme autrefois l’empereur romain le fit en s’accompagnant sur une lyre. » (Publié le 4 novembre 1918)

Médaille des blessés de la tuberculose dessinée par Lalaique (conservée par André Jacquelin). Médaille des blessés de la tuberculose dessinée par Lalaique (conservée par André Jacquelin).

La guerre de 14 a été un grand vecteur de propagation de la tuberculose, les soldats malades, souvent sans le savoir, étaient incorporés sans préoccupation sanitaire. Côté français, on estime à 36 000 les soldats morts de la tuberculose,  pendant le conflit. Les pertes du aux gaz pour la même armée sont estimées à 8000 morts directes et à 190 000 blessés…

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 3 avril 1918.

De souffrir un peu avec ceux qui se battent et qui meurent est presque une satisfaction, ou du moins l’on voudrait mériter aussi avec eux cette victoire qui sauvera la France.

3 avril – soir

Mon petit Chéri,

Voici que ce soir enfin je reçois de vos nouvelles par votre petit mot du 28… Inutile de vous dire que j’ai trouvé le temps bien long pendant ces 5 jours… Il me semblait que ce retard ne pouvait être dû qu’à un déplacement de votre régiment et alors, je vous voyais déjà engagé dans la terrible bataille du Nord ou tout près de l’être !

Dieu merci, il n’en est rien et je suis soulagée de vous savoir toujours « au calme » mon Chéri aimé…

Mais votre petit mot m’apporte tout de même une triste nouvelle que je ne prévoyais que trop d’ailleurs – celle de la suspension des permissions, et voici donc qu’il va falloir encore une fois patienter, attendre, vivre dans l’incertitude d’un revoir !

C’est dur… mais je t’assure que si je suis très triste, mon André, je tâche de mettre tout mon courage à accepter cette déception ; je l’accepte pour moi du moins, mais, c’est la tienne qui me peine infiniment… Tu devais tant te réjouir de revenir pour ces quelques jours, de revoir ta mère, et puis c’est une partie de l’effort fait pour ton examen qui est perdue !

Mais aussi, n’est-ce pas, Chéri, tu le sens avec moi, devant la terrible bataille engagée, nos vies, nos peines sont peu de choses ! De souffrir un peu avec ceux qui se battent et qui meurent est presque une satisfaction, ou du moins l’on voudrait mériter aussi avec eux cette victoire qui sauvera la France. L’heure reste angoissante, mais je ne cesse pas d’avoir confiance…

La question de notre départ de Paris n’est pas encore résolue ; si il fallait partir nous partirions, mais comme Maman ne veut pas abandonner ma Grand-Mère, la perspective de la laisser seule ici en un moment pareil nous semble bien dure !

Aujourd’hui, pour la première fois, je vous écris de ma chambre du 2ème, cette chambre que j’avais commencé à installer pour vous la montrer… maintenant je n’ai plus aucun entrain pour en achever l’organisation et puis peut-être qu’il faudra partir !… La vie n’est vraiment pas gaie !

Au revoir, mon petit Chéri, quand pourrai-je t’embrasser et me blottir dans tes bras ?… Je trouve le temps si long sans toi… A bientôt, oui, n’est-ce pas ? Je t’aime de toutes mes forces

Lise

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 5 avril 1918.

C’est l’avenir qui m’effraye, tant, que je n’ose presque pas y penser.

5 avril – soir

Mon Chéri aimé,

Votre lettre reçue ce matin m’apporte la certitude de cette tristesse que je devinais en vous et qui est mienne aussi… Oui, mon André, il faut beaucoup de courage pour accepter d’attendre encore le bonheur de nous revoir ! Et puis, j’ai pensé aussi tout de suite que si vous ne venez pas maintenant, c’est notre mariage retardé, remis à quand, hélas ? Et il me semble, comme à toi, mon Chéri, que tout est noir autour de moi… Je cherche en vain un motif de me réjouir, d’espérer !

L’affreuse bataille a repris, plus terrifiante que jamais, et l’on attend dans l’angoisse de savoir si ils ne passeront pas… Mais, j’ai toujours confiance, vous le savez, seulement après cette lutte acharnée où chacun restera sur ces positions comment penser que finira la guerre ? Il semble qu’il n’y ait plus d’issue et que – à moins d’une entente loyale et raisonnable entre les peuples, mais est-ce possible avec l’Allemagne ? – longtemps encore la tourmente bouleversera nos vies.

C’est l’avenir qui m’effraye, tant, que je n’ose presque pas y penser.

Je garde aussi avec vous ce petit espoir que la Faculté acceptera de remettre votre examen à une date plus lointaine, ce serait bien le moins, et peut-être avez-vous déjà sa réponse ?… Dites-la moi bien vite, si cela pouvait être un peu de rose au milieu de tout ce noir !

Je ne fais pas cette lettre plus longue, parce que moi j’ai été fatiguée tous ces jours-ci par notre installation et je vais tâcher de me reposer un peu en me couchant plus tôt.

Au revoir, mon Chéri, je t’embrasse bien fort de toute ma tendresse et je suis à toi

Lise

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 6 avril 1918.

6 avril 1918
Ma chère petite mère,

Je ne suis pas étonné que tu me dises que mes lettres se sont faites irrégulières, car Elisabeth m’a écrit la même chose et aujourd’hui à la Popote toutes les épouses ou mères ont fait parvenir les mêmes griefs : le capitaine Minot, l’adjudant de bataillon, mon médecin-auxiliaire et moi, nous avons tous reçu ainsi les preuves de l’irrégularité postale. J’espère d’ailleurs que cela ne se reproduira pas, car la crise des transports doit arriver à sa fin, l’offensive en cours étant commencée depuis bientôt trois semaines. Aujourd’hui j’ai hâte de t’annoncer que la Faculté a été bien avisée de l’impossibilité où je me trouve en ce moment de passer mon examen, et qu’elle me convoquera à une session ultérieure dès que je l’aviserai que les permissions à titre exceptionnel sont rétablies.

Donc je suis maintenant presque certain que mon bonheur de te revoir n’est que reculé, et que j’aurai quand même cette permission exceptionnelle sur laquelle nous comptions.

J’ai lu ces jours-ci qu’un des deux fameux canons boches a éclaté et de fait il semble que le bombardement de Paris a diminué ; espérons qu’il ne reprendra pas.

Je t’ai dit hier que nous étions descendus au repos et cela dans de très bonnes conditions ; nous nous trouvons habiter un petit village peu éloigné de celui où nous étions logés la fois précédente, puisque je peux retourner facilement soit à pied soit à cheval revoir les braves gens qui m’avaient vendu cet excellent lait caillé dont je t’avais parlé ; ils regrettent que ce ne soit pas notre bataillon qui soit revenu chez eux.

Voici deux belles journées que nous avons pour notre repos et j’en ai bien profité pour aller me promener à cheval ; mais en outre j’ai travaillé mon examen, car en recevant la lettre de la Faculté, j’ai songé que je ne tarderai pas beaucoup à aller m’y présenter et il me faut commencer mes révisions.

J’ai d’ailleurs fini de lire « Les liaisons dangereuses » ce livre de Laclos qui , somme toute, m’a intéressé ; c’est très bien écrit, en un Français déjà vieux et un peu précieux, mais si fin et si délicat ; c’est l’histoire, entièrement par lettres, d’un homme à succès auprès des femmes, un véritable Don Juan qui, ayant rencontré une femme vertueuse, mariée bien entendu, essaye de la séduire ; après de longs efforts il y parvient et l’aime pendant assez longtemps, mais enfin il l’abandonne et elle se réfugie dans un couvent où elle meurt bientôt.

Le suborneur est lui-même puni de son crime en succombant dans un duel auquel il est provoqué par un jeune chevalier dont il est parvenu à prendre la fiancée.
Voilà en deux mots cette histoire qui n’en est guère une, et qui, malgré cela, est très curieuse.

Je vais lire maintenant du « Bourget » mais tout en n’oubliant pas mon examen.

C’est demain Dimanche et je n’oublierai pas d’aller à la messe.

J’espère que mes lettres égarées te parviendront bien. En tous les cas tu devines par ce que je t’ai dit au début de la mienne que j’ai bien reçu ta petite carte où tu as ajouté au crayon que tu attendais des nouvelles de moi au courrier de 2h1/2.

Je suis heureux que tu t’intéresses au « Foyer du soldat[1] » ; notre petit village en possède un, dirigé par les américains et nos poilus aiment bien y fréquenter.

Mille bons baisers de ton grand fils

André

[1] Les premiers Foyers du soldat ouvraient en 1914 à Saint-Dié et à Bacarrat, puis en janvier 1915 à Gérardmer, Valbonne et Villiers-Cotterêts. En septembre le Général Joffre autorisait l’ouverture de nouveaux Foyers. On en compte 78 à l’été 1917. Lors de l’entrée en guerre des États-Unis (avril 1917), les Foyers du Soldat prirent de l’expansion grâce à une association (Union Franco-Américaine) entre la YMCA américaine et l’Armée française (et le Général Pétain qui prenait en main l’Armée après les «mutineries» d’avril-mai-juin. Il voulait ainsi soutenir le moral des troupes (Américaines comme Françaises). L’apport en locaux, quartiers généraux, ameublement, ainsi que moyens de transport furent facilités par l’Armée française. En tout, 1534 Foyers furent créés. La YMCA américaine, dès 1917 et l’arrivée du premier contingent en juin 1917, était prête à aider les soldats américains de multiples façons; entre autres en leur fournissant endroits de repos où l’on offrait un soutien moral aux troupes, mais aussi divers produits de consommation (chocolat, biscuits, activités culturelles, etc), des jeux, sans oublier papier, enveloppes et timbres.

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 8 avril 1918.

c’est vrai que ces fleurs me sont douces parce qu’elles sont quelque chose de toi qui reste toujours près de moi, quelque chose de vivant comme notre amour, quelque chose que je puis regarder, soigner, caresser…

8 avril 1918

Imaginez-vous que ce matin, mon petit Chéri, j’ai reçu ensemble, au même courrier, 3 de vos lettres! C’est beaucoup à la fois, pas trop pourtant pour mon bonheur, si toutefois ce flot n’avait été précédé de bien des jours d’attente…

Et maintenant que de choses j’ai à vous dire d’un coup pour vous répondre ! Je vais m’y perdre… Mais d’abord je suis bien contente de constater que mes lettres n’ont pas subi le même retard que les vôtres ; et si elles en ont eu, c’était bien plutôt par ma faute que par celle de la poste, car la semaine dernière, à mon plus grand désespoir, j’ai plusieurs fois manqué l’heure du courrier, je le confesse… J’étais tellement dans mes rangements!

J’en ai oublié aussi de vous dire, Chéri, que votre fleuriste m’a continué très exactement ses envois, et pourtant, Dieu sait que ces fleurs me font toujours une joie et que j’attends le jeudi avec impatience! Cette semaine, j’ai reçu un ravissant hortensia bleu qui fait un effet charmant dans ma chambre, dont le bleu est justement la couleur dominante. Je vais tâcher de le garder longtemps… La semaine dernière j’avais des lilas et des boules de neige ; mais ne vous inquiétez pas, si jamais je devais quitter Paris j’enverrais un mot de suite au fleuriste, afin que votre mère n’ait pas à se déranger pour le prévenir et que de jolies fleurs ne soient pas perdues. Et peut-être ferais-je bien de m’en aller pour que vous ne continuiez pas vos folies, petit Chéri !… Mais, c’est vrai que ces fleurs me sont douces parce qu’elles sont quelque chose de toi qui reste toujours près de moi, quelque chose de vivant comme notre amour, quelque chose que je puis regarder, soigner, caresser…

Mais, plus encore, ce sont tes lettres, mon Chéri, qui sont ma vie, pendant ces mois de séparation, et , aujourd’hui, parmi celles reçues il y en a une surtout où j’ai plus senti encore, comme tu me l’expliques, tout ce qui fait la valeur de notre amour.

Oui, je crois aussi, mon Chéri, que nos âmes et nos cœurs sont complètement unis et se mêlent, en même temps que nos lèvres, pour faire nos baisers sacrés. Et vois-tu, mon André, si je n’avais pas confiance, une confiance complète en toi, en ta fidélité et en la profondeur de ton amour, je n’aurais pas pu te laisser me prendre dans tes bras, cet après-midi où nos étions seuls avenue de Villars, je ne t’aurais pas dit : « Embrassez-moi » je ne pourrais pas te dire encore maintenant : « je suis à toi, toute » – Non, quelque chose se révolterait en moi à cette idée… Tu comprends, n’est-ce pas ?

Mais il y a pour moi une inquiétude, un trouble encore… Je voudrais te le dire, mais c’est bien difficile dans une lettre !… J’attendrai plutôt notre revoir pour te faire ma confidence, mon petit Chéri, cela vaudra mieux, je crois !

Et aujourd’hui il faut déjà que je te quitte, je suis attendue par Maman pour sortir, j’achève donc cette lettre à laquelle je voudrais pourtant ajouter encore tant de choses. Je la charge du moins de tout mon amour pour toi et d’un grand baiser tendre.

Ta Lise

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Raymond Carré de Malberg, 11 avril 1918

Et pourtant Dieu sait si je comptais sur ces quelques jours passés près de vous, et si je formais le secret espoir qu’ils nous permettraient de fixer … une date tant attendue !

11 avril 1918

Monsieur,

Je n’ai pas pu répondre immédiatement à votre lettre, mais j’espère que Mademoiselle Elisabeth vous en a bien transmis mes remerciements ; elle m’est arrivée d’ailleurs, cette lettre, dans un moment où de violentes canonnades et des opérations locales semblaient devoir faire présager une offensive plus importante qui ne s’est pas produite et c’est vous dire que dans ce moment de tension nerveuse un peu plus forte vos affectueuses pensées m’ont fait d’autant plus de bien.

Mais dernièrement j’ai appris que votre santé est devenue moins bonne, et certes je ne suis pas étonné qu’il ait pu en être ainsi ; je sais quels coups très durs ont dû vous porter les évènements du Front et aussi longtemps que le danger ne sera pas entièrement conjuré, je crains bien qu’en servant la même continuelle inquiétude vous ne continuiez à mal vous porter, car l’inquiétude apparaît bien comme une sorte de parasite qui s’alimente à notre force vive et l’épuise, si son action se prolonge ; il faudrait donc sans doute pour que vous vous rétablissiez complètement plus qu’un repos au calme de la campagne ; il faudrait une situation meilleure où vous ne trouviez plus matière à vous faire pareils soucis.

Ma mère elle aussi est constamment angoissée et je devine cet état d’âme quoiqu’elle essaye de me le dissimuler ; soyez certain que je plains de tout mon cœur nos familles, tous ceux et toutes celles qui ne prennent pas une part directe et immédiate à la guerre et qui de l’arrière orientent sans cesse leur pensée vers elle ; les souffrances que nous endurons ne sont rien auprès des leurs. Moi-même qui ne connais pas les fortes sensations de combattant je sens que parce que je ne prends pas part au combat lui-même, c’est-à-dire à la destruction de l’ennemi une source de puissant réconfort m’est enlevée ; j’en ai d’autres heureusement et qui ne sont pas moindres, et je les aime peut-être mieux parce qu’elles me paraissent très belles et très grandes ; mais quoiqu’il en soit ma situation me permet, je crois, de mieux comprendre les pensées de ceux qui vivent loin de la lutte.

Je ne voudrais pas vous ramener vers une préoccupation de plus en vous parlant de cette question d’intérêt dont vous avez bien voulu m’exposer dans votre dernière lettre à la fois les difficultés et le sens dans lequel vous seriez disposé à les résoudre ; je veux simplement vous dire que je m’en rapporte entièrement à vous pour ce que vous jugeriez bon d’établir et de stipuler ; mais quant à la question de forme qui vous embarrasse, mon incompétence en matière de droit est trop complète pour que je puisse espérer vous aider à en trouver la solution ; il me semble pourtant que l’on devrait pouvoir rédiger un contrat en se basant sur la situation présente quitte à la modifier ultérieurement, ou bien mentionner immédiatement sur le contrat les modifications ultérieures qui apparaissent dès maintenant possibles.

Pour les valeurs que ma mère me donnerait, elles fournissent bien en effet un revenu actuel d’un peu plus de 4 000 frs par an.

Vous devez probablement savoir que j’ai reçu ma convocation de la Faculté de médecine pour l’examen auquel ma mère était allée me faire inscrire ; mais la suppression de toutes les permissions m’a empêché de m’y présenter.

Heureusement mon absence à l’examen ayant été excusée pour ce motif, j’ai été avisé qu’il me sera possible d’être interrogé lors d’une session ultérieure dès que les permissions reprendront ; mais aurai-je alors le loisir de quitter mon bataillon ? Je crains que si nous devons bientôt être transportés dans le secteur de la bataille … Et pourtant Dieu sait si je comptais sur ces quelques jours passés près de vous, et si je formais le secret espoir qu’ils nous permettraient de fixer … une date tant attendue !

Dans la tourmente qui bouleverse tout autour de nous, tellement qu’il semble presque téméraire de regarder vers l’avenir, c’est cependant en effet le meilleur réconfort, le seul peut-être, de songer aux jours qui suivront cette crise, et vous vous doutez sans doute que le rêve de l’union vers laquelle nous nous acheminons, mademoiselle Elisabeth et moi à travers ces circonstances malheureuses, que ce rêve reste sans cesse dans notre cœur ; nous le portons en nous et l’attente de sa réalisation nous fait trouver interminablement longs les jours qui nous en séparent ; n’est-ce pas seulement à partir du moment où l’on est uni à celui ou à celle que l’on aime que l’on commence à vivre sa véritable vie, celle pour laquelle toute la jeunesse n’avait été qu’une préparation, une formation du corps et de l’âme ?

Je crains pourtant que vous ne désapprouviez cette hâte, ces préoccupations personnelles en ce moment, mais ne vous semble-t-il pas que l’on doit poursuivre sa vie en tendant toujours vers le but que l’on s’est proposé d’atteindre et si défavorables que se montrent les circonstances ? Continuer son activité malgré la guerre, ne pas accepter que cette dernière soit une longue trêve à l’existence normale ou plus exactement une longue période stérile dans cette existence, n’est-ce pas presque un devoir vis-à-vis de soi-même, vis-à-vis de la Patrie, pour ceux qui acceptent, quel qu’il soit, l’avenir ?

Chaque fois que ce mot revient sous ma plume soyez certain que je sens tout l’inconnu qu’il représente et combien la vie humaine qui était déjà si fragile quand les hommes ne se mêlaient pas de la détruire ne tient plus maintenant qu’à un fil, mais ne devons-nous pas quand même conserver notre confiance en Celui qui nous protège et règle nos destinées ?

Je vous prie de bien vouloir transmettre à Madame Carré de Malberg tout ma respectueuse pensée et ma sympathie pour l’inquiétude où elle doit être de la santé de sa mère, toujours très souffrante d’après les nouvelles que Melle Elisabeth m’a données d’elle et je vous adresse encore une fois, cher Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs et les plus respectueux.

A Jacquelin

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 13 avril 1918.

Lettre écrite sur une missive écrite par Caroline Jacquelin: elle n’utilisait que la moitié du papier pour permettre à André de lui répondre sur la même feuille. Voir le fac-similé.

C’était un spectacle à la fois grandiose et affreux de voir tout un quartier brûler, produisant une colonne de fumée énorme ; cette fumée était colorée en rose et rouge par la lueur des brasiers d’où montaient des gerbes d’étincelles, et la cathédrale profilait sa silhouette sombre sur ce fond écarlate qui apparaissait aussi à travers les dentelures de ses fenêtres.

13 avril 1918

Ma chère petite mère,

Je t’écris sur cette bonne lettre de toi que je viens de recevoir aujourd’hui ; je suis bien content de savoir que mes lettres ou cartes ne se sont pas perdues mais j’aurais préféré qu’elles te parviennent régulièrement. Je t’avais écrit chaque jour dans la crainte que quelques unes de mes missives ne se perdent et pour que tu ne restes pas autant que possible sans nouvelles de moi ; mais bien entendu si cela se produit de nouveau, il ne faudrait pas t’inquiéter, car il est bien possible que la crise des transports peut se renouveler.

Je ne t’ai pas écrit hier, car j’ai dû faire la réponse à Mr de M., répondre à la lettre qu’il m’avait envoyée et que je t’ai communiquée ; j’ai profité de cette occasion pour lui demander prudemment s’il ne songe pas à la date du mariage ; j’ai d’ailleurs présenté cette demande non sous une forme trop pressante car je me rends bien compte des difficultés au milieu desquelles il se débat, ne sachant pas si les bombardements de Paris ne l’obligeront pas à chercher un nouveau domicile.

Quoiqu’il en soit la santé demeure excellente et j’ai rejoint mes camarades hier, mon cours étant terminé ; figure-toi que les Boches ont mis le feu par le tir de leur artillerie à la ville voisine[1] et hier soir c’était un spectacle à la fois grandiose et affreux de voir tout un quartier brûler, produisant une colonne de fumée énorme ; cette fumée était colorée en rose et rouge par la lueur des brasiers d’où montaient des gerbes d’étincelles, et la cathédrale profilait sa silhouette sombre sur ce fond écarlate qui apparaissait aussi à travers les dentelures de ses fenêtres.

Cet incendie est d’ailleurs sans utilité militaire puisqu’il n’a pas fait de victimes, tous les civils ayant été évacués ; en voyant ce spectacle j’ai songé à l’incendie de Rome décrit dans « Quo vadis » et que peut-être il y avait sur les collines occupées par l’ennemi et dominant la ville quelque général allemand qui chantait, comme autrefois l’empereur romain le fit en s’accompagnant sur une lyre.

Rien de nouveau à te dire, ma chère Maman ; les permissions vont-elles être bientôt rétablies ?
Je te quitte en t’embrassant de tout cœur
Ton grand fils
André

[1] Il s’agit sans aucun doute du bombardement et de l’incendie de Reims.

Scène de désolation rue de Rivoli, 13 avril 1918. Scène de désolation rue de Rivoli après le bombardement aérien dans la nuit du 12 avril 1918 (document site Vergue)

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 13 avril 1918.

On dit que le recul dans le Nord a été dû surtout à d’épouvantables émissions de gaz et aux obus toxiques, il est donc sage de chercher à se prémunir le plus possible contre ce danger terrible…

13 avril 1918
Mon Chéri,

J’ai reçu hier soir votre lettre du 9 av ; et vous voyez ainsi que la poste commence à fonctionner de nouveau normalement – ou presque – ce qui est vraiment heureux car, comme vous, je déplorais cette lenteur de nos correspondances. Malgré tout, une lettre vieille de 5 ou 6 jours fait moins de plaisir que celle venue très vite et par laquelle on se sent ainsi plus proches.

Votre petite carte m’avait déjà annoncé, il y a deux jours, que vous aviez été désigné pour suivre une série de conférences un peu à l’arrière. Je n’ai pu m’en réjouir puisque vous en sembliez très médiocrement satisfait ! Je souhaite pourtant que vous ayez appris là toutes sortes de choses intéressantes et utiles. On dit que le recul dans le Nord a été dû surtout à d’épouvantables émissions de gaz et aux obus toxiques, il est donc sage de chercher à se prémunir le plus possible contre ce danger terrible…

J’espère que maintenant vous avez regagné sans encombre votre bataillon, mon Chéri, et que votre nouvelle période de tranchées ne sera pas trop dure. Mais je dois dire qu’hier dans la chronique militaire des « Débats », toujours si intéressante, une allusion à la bataille qui pourrait bien s’étendre dans l’Est me laisse un peu inquiète. Quand donc sera-t-on sûr du lendemain ?

A Paris, les bombardements ont repris depuis avant-hier, à 4 h. de l’après-midi, mais heureusement n’atteignent toujours pas notre quartier. Hier soir aussi il y a eu un raid d’avions mais qui nous avait paru très insignifiant et nous sommes péniblement surpris ce matin de voir dans le journal le nombre si grand des victimes[1] !

Jamais la vie sans cela n’a été aussi calme à Paris… Beaucoup de nos amis sont partis, on circule dans des rues désertes, les grands magasins eux-mêmes semblent vides… Mais pour ceux qui n’aiment pas le calme, c’est évidemment lamentable !

Odile heureusement me reste et nous tâchons de nous voir le plus possible, de sortir ensemble, mais on a bien peu à faire dehors ! Ne craignez rien d’ailleurs, Chéri, nous sommes très prudentes et nous n’allons pas dans le quartier bombardé. A propos de cela savez-vous qu’il est tombé un obus ces jours-ci sur Baudelocque, c’est-à-dire, si je ne me trompe, sur la Maternité de Port-Royal. Heureusement que vous n’y êtes plus ! Il y a eu plusieurs victimes dont un petit nouveau-né…

Notre installation est maintenant achevée au 2ème, du moins suffisamment pour l’instant, car on n’a guère le cœur aux embellissements. Ma chambre est gentille, je voudrais que vous la voyiez et je voudrais vous y avoir…

Ne vous inquiétez pas, je vais très bien, mon petit Chéri, et je n’aurais pas dû vous parler de cette fatigue passagère, bien lointaine déjà ; je vais même beaucoup mieux que l’année dernière, et c’est peut-être que je commence à être habituée à l’air de Paris !

Je te quitte, mon André, on m’appelle pour le déjeuner et en achevant cette lettre je n’ai plus que le temps de t’embrasser, mais très fort et très tendrement

Ta Lise

[1] 27 morts et 72 blessés dans la nuit du 12 au 13 avril, rue de Rivoli, car une des bombes larguée par un Gothas G-V a éventré une conduite de gaz.

 

 

 

 

Lettre de Bob Fabars à Elisabeth Carré de Malberg,  27 avril 1918.

Ici on raconte tant de choses sur Paris et la fuite générale que cela me paraît formidable…

27 avril 1918

Ma chère Elisabeth

Merci pour la bonne lettre de l’oncle Raymond. Ici rien d’intéressant à te raconter. Nous sommes au repos on vit à l’arrière et nous avons la chance d’être cantonnés dans un petit village pas trop moche. Les habitants sont aimables. On trouve facilement du lait, des œufs et du beurre. Chasse et pêche fournissent le reste cela change l’ordinaire de la roulante. Le temps n’est pas trop mauvais et comme l’on ne fait pas grand chose, c’est du vrai repos et un calme bien faisant. N’êtes-vous pas sous le coup du canon. Qu’allez-vous faire cet été ? Ici on raconte tant de choses sur Paris et la fuite générale que cela me paraît formidable, seulement tous ces racontars grossissent si vite dans la troupe néanmoins je comprends que l’on y vive plus en sécurité.

Au revoir je vous embrasse tous, ton cousin affectionné

Bob

 

 

 

 

 

Lettre de Bob Fabars à Elisabeth Carré de Malberg,  30 avril 1918.

Donne moi son adresse les hasards de la guerre sont quelques fois si bizarres.

Ma chère Elisabeth

Hier j’ai oublié de te demander de bien vouloir me faire établir au commissariat de police un certificat d’hébergement. Si Pierre est encore rue Margueritte charge le de cette commission la formalité est simple. C’est un imprimé à faire remplir au nom de Fabars Robert. Il faut que je songe un peu à cela quoique avec le faible pourcentage de départ en permissions je ne suis pas encore à la veille de partir. Veux-tu s’il te plaît donner une des mes photos à Charlotte et si Jean en désire une n’hésite pas de la lui donner. Pardon de t’imposer toutes ces corvées. As-tu de bonnes nouvelles de ton fiancé ? Est-il toujours à Reims ? Donne moi son adresse les hasards de la guerre sont quelques fois si bizarres. Au revoir. Ton cousin affectionné.

Bob