André se tourne vers la religion

André annonce  sa confession et sa communion, à sa mère et à Elisabeth. Cette  leur procure une grande joie… Mais au delà, on peut voir dans ce geste,  de la part d’André, une tentative pour trouver une réponse à ces angoisses devant la dureté des combats et l’omniprésence des gaz. (Publié le 5 novembre 2018)

Lettre d'André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 3 mai 1918, pages 2-3. « Ci-jointes quelques fleurs de mon jardin »Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 3 mai 1918, pages 2-3.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 27 avril 1918.

Pour les gaz dont parle Jean Papillon sois sans crainte ; je les connais bien, mais ils ne sont pas dangereux

27 avril 1918

Ma chère petite mère,

Je viens de recevoir en même temps tes deux bonnes lettres mises à la poste 25 et écrites à un jour d’intervalle. Je suis sûr que l’histoire que tu m’as racontée est dû à la malveillance et à la jalousie, mais crois-tu que l’hôpital cessera de fonctionner à cause de cela ? Sois tranquille d’ailleurs, je n’en soufflerai mot à personne…

Pour les gaz dont parle Jean Papillon sois sans crainte ; je les connais bien, mais ils ne sont pas dangereux ; ils sont seulement très gênants et c’est pour cela que les Boches les envoient ; ils avaient lancé copieusement de ces obus dans nos parages il y a un mois, mais maintenant ils sont bien tranquilles. Au sujet des projets qui concernant mon mariage il faut en effet attendre ma prochaine venue à Paris pour décider quelque chose ; à ce propos il faut que je te dise que j’ai reçu hier d’Elisabeth un petit mot dans lequel elle me dit qu’elle a lu le rétablissement des permissions dans le Journal et qu’elle espère rester à Paris encore assez longtemps pour avoir la possibilité de me voir.

Car, comme j’ai dû te l’écrire, il paraît que son Père ne va toujours pas très bien et qu’en principe il doit bientôt partir à St Gervais avec Elisabeth et sans doute son frère. Quant à Mme de M, j’ai cru comprendre qu’elle resterait auprès de sa mère.

Je ne t’ai pas écrit hier, ma chère Maman, mais il faut que je te dise que j’ai été assez occupé et que je t’annonce la bonne nouvelle de la décision que j’ai prise : je me suis confessé à l’Aumônier du bataillon, et ce matin j’ai communié dans la petite église du village à la messe de 7h1/2 ; l’Aumônier a été extrêmement gentil et délicat pour moi et je peux dire qu’il m’a bien facilité ce retour ; je me suis longuement confessé à lui hier soir, et j’ai essayé de lui raconter à peu près ma vie, et ce par quoi elle avait surtout pêché depuis ma dernière communion qui devait remonter à ma 15ème année.

Voilà donc qui est fait maintenant et j’en suis très heureux ; à vrai dire ma vie ne change guère avec ce qu’elle était tous ces temps-ci, mais quand même j’ai la bonne impression de mieux me diriger, et j’espère avec la foi continuer dans cette voie. Le prêtre dont je te parle et qui est d’ailleurs tout jeune, que je connais bine depuis 18 mois au moins nous nous voyons fréquemment connaît nos projets de mariage et justement m’en a parlé dans la petite allocution qu’il m’a faite après ma confession.

Je suis heureux de t’apprendre cette bonne nouvelle ma chère petite mère, car je sais qu’elle te réjouira beaucoup, et qu’elle est bien conforme à tes désirs ; je n’ai pas besoin de te dire que je n’ai pas manqué de prier pour toi hier et ce matin, ainsi que pour Papa et pour tous ceux que nous aimons.

Je ne sais pas encore exactement quand la Faculté me convoquera mais j’espère que cela ne tardera pas au delà d’une quinzaine de jours ; j’attends avec impatience ce moment de nous revoir et je t’embrasse, en attendant, ma chère maman, de toute ma tendresse.

Ton grand fils
André

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 3 Mai 1918.

Et il faut que nous ayons au moins 8 jours à passer seuls ensemble… Sans cela, ce n’est pas la peine de nous marier !!!

3 mai 1918

Ce matin, au premier courrier – comme d’habitude – j’ai reçu votre longue lettre du 30 et je vous en remercie de tout cœur, mon petit Chéri.

Je suis très contente que le projet de nous marier à St Gervais vous plaise tant ; cela arrangera bien des choses, entre autres la question de la date de votre permission qui pourra se placer ainsi dans le courant de l’été, sans aucun inconvénient : nous n’aurons qu’à la prendre quand elle viendra… J’avoue que je préfèrerais pourtant le commencement de juillet ou septembre, car en août St Gervais est peuplé d’une foule bigarrée, dont la présence me serait plus qu’odieuse à notre mariage, et je suis persuadée que vous serez de mon avis !

Et puis, il reste à convaincre votre mère, Chéri, mais j’espère que cela ne sera pas trop difficile ! J’ai été bien désolée de manquer sa visite à la maison il y a deux jours. J’étais sortie justement et Maman seule l’a reçue, et encore en même temps que deux autres personnes, je crois. Dites-lui bien combien j’ai été désolée et vraiment, j’ai de plus en plus le désir de refaire un petit voyage à St Germain pour aller la voir. Dites-moi, mon petit Chéri, ce que vous en pensez, ou bien peut-être pourrais-je attendre que vous veniez ?

Vous voilà maintenant replongé dans vos révisions, je souhaite que cela ne soit plus en vain cette fois… Et je comprends très bien, mon Chéri, que vous n’ayez plus beaucoup le temps de m’écrire. Je serai patiente et, si vous ne pouvez m’écrire longuement, je vous demande seulement un tout petit mot où je sente un peu de ta tendresse, mon André… Et moi, je tâcherai de continuer à t’écrire très régulièrement, puisque j’en ai vraiment la possibilité dans mes journées tranquilles ; mais peut-être n’avez-vous plus non plus le temps de lire mes lettres ? Surtout quand elles sont trop mal écrites !…

Ma Grand-Mère est un peu mieux ces jours-ci ; c’est vrai que depuis longtemps je ne vous avais pas donné de ses nouvelles… Il y a toujours des hauts et des bas dans son état de santé, mais nous pensons bien que Maman pourra s’absenter cet été et venir à St Gervais, puisque mes oncles viendront à tour de rôle en permission et que les domestiques de ma Grand-Mère sont gens de toute confiance.

Mon petit Chéri, je veux vous rassurer aussi… Si nous nous marions à St Gervais, nous partirons le jour même de notre mariage pour la direction que vous voudrez : Annecy, Evian, Chamonix ? Et il faut que nous ayons au moins 8 jours à passer seuls ensemble… Sans cela, ce n’est pas la peine de nous marier !!! Nos parents seront d’accord certainement… sur cette perspective je te quitte, André chéri, mon Fiancé, et je suis à toi aussi de tout mon amour

Lise

J’ai reçu des petits muguets le 1er

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 3 mai 1918.

Je songeais à me purger, mais, ma foi, je n’en ai guère envie, puisque ma langue est très propre et que je me sens très bien maintenant.

3 mai 1918

Ma chère petite mère

Le petit malaise dont je t’ai parlé dans ma courte carte d’hier est presque complètement dissipé et je regrette presque de t’en avoir parlé, craignant que ma carte ne t’ai donné de l’inquiétude ; à la vérité il ne s’est agit pour moi que d’une légère courbature printanière, comme j’avais quelquefois en temps de paix, et j’ai très bien dormi cette nuit, ce qui me montre avec l’appétit qui revient que j’ai retrouvé à peu près mon état normal. Je songeais à me purger, mais, ma foi, je n’en ai guère envie, puisque ma langue est très propre et que je me sens très bien maintenant.

J’ai reçu aujourd’hui, ma chère petite mère, ta bonne lettre qui contient le joli brin de muguet qu’Esther a trouvé qu’elle t’a dit de m’envoyer. Tu la remercieras pour moi, quand tu la verras, de sa bonne pensée ; j’ai reçu justement hier une longue lettre d’Henri et je suis heureux de savoir qu’il est toujours en bonne santé et qu’il a pu te voir ces jours-ci. Il me demandait si je connaissais quelque chose de nouveau au sujet de mon mariage, mais je lui ai répondu que non et qu’il fallait attendre ma prochaine permission.

Je n’ai rien reçu encore aujourd’hui de la Faculté et j’ai cru devoir écrire une deuxième fois pour le cas, d’ailleurs bien improbable, où ma première lettre se serait égarée ; j’espère donc recevoir une prompte réponse.

Tu m’écrivais hier, ma chère maman, que tu comptais aller à Paris, mais fait attention autant que possible de ne pas t’aventurer dans les quartiers bombardés.

Elisabeth m’a envoyé aujourd’hui une bonne lettre où elle me demande si elle pourrait aller te voir à St germain encore une fois avant son départ. Je ne sais pas si je dois lui répondre puisque tu l’as peut-être déjà rencontrée à Paris.

Elle a été autant que toi heureuse de la nouvelle de ma communion et je t’envoie justement la lettre qu’elle m’a écrite[1] dès qu’elle a reçu la petite carte où je lui annonçais que j’allais me confesser. Je retrouve dans cette lettre toute sa conviction religieuse qui est si profonde et si ressentie. Dans une nouvelle lettre qu’elle m’écrit aujourd’hui, elle se rencontre à peu près avec ce que tu m’as écris toi-même sur la confession ; oui c’est vrai ce que tu dis, ma chère maman, que ces deux sacrements font le plus grand bien et j’ai ressenti vivement que l’on est meilleur après les avoir reçus et que l’on se laisse moins aller aux nombreuses tentations de la vie.

J’ai toujours pas un seul blessé depuis notre montée en secteur ; c’est te dire son calme, et mon seul travail m’est donné par les malades assez nombreux qui se présentent chaque matin à la visite.

Tu pourras placer la lettre d’Elisabeth dans le coffret où sont les autres pour ne pas la perdre.

Au revoir, ma chère petite mère ; je t’embrasse de tout mon cœur.

André

Embrasse bien Roger pour moi s’il n’est pas reparti quand tu recevras cette lettre ; il doit être bien heureux pour René.

Ci-jointes quelques fleurs de mon jardin.

[1] 29 Avril 1918 9h
Mon André, Je viens de recevoir à l’instant votre petit mot, il faut que je vous dise tout de suite ma joie, mon émotion intense…
– Tu vas venir et je suis heureuse, mais je le suis tellement plus encore de ce que tu annonces à la fin, de ce tout petit mot…
Mon chéri, est-ce vrai ? Oh ! Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt, pour que je puisse penser à toi ? Pourquoi ne puis-je pas te serrer dans mes bras en ce moment ?… Tu verrais que je suis si heureuse, presque trop !… J’ai des larmes plein les yeux en t’écrivant et il me semble que pendant toute cette journée qui commence je ne pourrai rien faire d’autre que penser à ma joie…
– Je prierai pour toi et j’ai déjà beaucoup prié pour toi, mon chéri, sois sans crainte, ton âme m’est si chère, plus chère que tout au monde ! Je ne peux pas t’écrire plus longuement, mais tendrement je te serre fort contre mon cœur, mon bien-aimé, et je t’aime immensément. Ta Lily

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 4 mai 1918.

Mais elle va sans doute t’écrire à ce sujet, et l’idéal, ce serait que tu puisses causer avec elle, seule à seule, surtout peut-être en vous promenant sur le Parterre de la Terrasse…

4 mai 18

Ma chère petite mère

Je reçois à l’instant tes deux lettres et cartes qui m’ont fait un bien grand plaisir, la carte surtout qui m’apprenais que tu n’étais pas hostile au projet de mon mariage célébré à St Gervais.
A vrai dire, vois-tu, je crois que si ce projet était décidé, ce serait encore le meilleur moyen de faire de faire les choses très simplement ; Henri et Esther pourraient, j’en suis sûr, venir à St Gervais, et seul Lucien représenterait, par l’impossibilité où il se trouve de faire un long voyage, le gros inconvénient à cette combinaison.

Mais je crois qu’avec Louise il accepterait volontiers de ne pas assister à cette cérémonie si on lui explique, ce qui est exact, que ce mariage loin de Paris, c’est pour moi et Elisabeth le seul moyen de nous marier pendant les vacances, et que, sauf cet arrangement, il ne nous serait guère possible de nous unir avant l’hiver prochain. Et puis ce serait toujours pour Lucien, Louise et mes tantes des frais qu’ils seront heureux, pendant la guerre où la vie a tant augmenté, d’éviter.

Un autre avantage encore, ce serait que pendant ma permission d’été, nous resterions, ma chère petite mère, l’un près de l’autre, malgré mon mariage, car il est bien probable que nous continuerions le reste de la permission à la passer à St Gervais.

Enfin, quoi qu’il en soit, il est certain qu’il faudra attendre ma permission pour discuter de tout cela et prendre les dernières décisions.

J’étais heureux de savoir que tu verrais Elisabeth ; mais je vois malheureusement que tu n’as pas eu de chance et que tu l’as manquée. Vois-tu, une autre fois, ma chère Maman, tu devrais lui écrire un petit mot pour qu’elle reste chez elle le jour où tu viendrais la voir et ainsi tu serais certaine de la trouver ; elle m’avait écrit justement ces jours-ci pour me demander si elle pouvait aller te revoir à St Germain. Mais elle va sans doute t’écrire à ce sujet, et l’idéal, ce serait que tu puisses causer avec elle, seule à seule, surtout peut-être en vous promenant sur le Parterre de la Terrasse, ce qui ferait beaucoup plaisir à Elisabeth.

Que te dire encore, ma chère petite mère, sinon que ma santé est tout à fait redevenue bonne, et que j’ai pansé cette nuit, le premier blessé de toute la période de tranchée ? Il avait une balle qui lui a traversé la cuisse – blessure sans gravité.

Je t’embrasse bien fort en attendant de te revoir

Ton grand André

 

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