André reste silencieux…

Ce mois de janvier 1917 voit  la  correspondance entre Elisabeth et André devenir quasi à sens unique.  Les lettre d’André se font rares… le 63ème régiment est depuis novembre à Biaches devant Peronne. Le 21 janvier le régiment est déplacé en Champagne. C’est la guerre d’usure, les deux artilleries sont toujours plus ou moins actives, causant de nombreux « accidents »… (publié le 8 janvier 2018)

Biaches, emplacement des crapouillots. Décembre 1916. (Photographie conservée par André Jacquelin Biaches, emplacement des crapouillots. Décembre 1916. (Photographie conservée par André Jacquelin)

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 13 janvier 1917

Aimez-moi encore comme avant…

Samedi soir

Non, vous n’êtes pas seul… Je ne vous ai pas quitté, je suis avec vous, comme par le passé, de tout mon cœur, de toute mon âme. Je vous en supplie ne pensez plus ces affreuses choses que vous m’avez écrites et qui m’ont tant fait mal…

Je vous aime toujours, demain dès que je le pourrai je vous écrirai longuement. Oh ! que je suis malheureuse d’avoir pu vous faire souffrir ainsi, mais moi , vous me faites tant souffrir aussi !

Pardonnez-moi comme je vous pardonne… aimez-moi encore comme avant…

E.C.M

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 15 janvier 1917.

… et, vous ne m’avez répondu que par votre orgueil d’homme blessé, parce qu’une femme, pour vous aimer, ne sait pas assez se sacrifier… Ah ! J’espérais mieux !

15 janvier 1917

Que d’heures atroces et douloureuses je vis depuis 5 jours, que de fois je l’ai relue cette lettre que vous m’avez écrite et qu’il me semble ne pas avoir comprise encore, dont, par moment, je ne sais pas encore que penser.

Samedi je vous ai envoyé un petit mot, c’était le cri de mon cœur, je ne pouvais pas supporter l’idée que je vous faisais souffrir ; aujourd’hui je voudrais vous écrire plus longuement, mais je suis si brisée, si désemparée que je ne sais pas si je parviendrai à vous dire tout ce que je voudrais vous dire.

Oh ! si il n’y avait pas un mot, un seul mot dans votre lettre qui me rende de l’espoir, il me semblerait que tout est bien fini entre nous, mais vous commencez en disant que vous ne voulez rien mettre « d’irréparable » entre nous et c’est à ce mot seul que je me raccroche désespérément…

  • Si j’ai souffert d’abord uniquement de vous avoir fait souffrir, maintenant je ressens aussi ma souffrance propre, celle que vous me causez par des paroles qui sont presque dures et qui, hélas, pensent nous séparer !

J’étais venue à vous avec confiance, je croyais que je pouvais tout vous dire, qu’il le fallait même maintenant ; je ne supportais plus que cette terrible question, dont nous n’avions jamais parlé assez franchement ensemble, fut entre nous.

De vive voix, pendant votre permission, je voulais déjà l’aborder et, si je ne l’ai pas fait, c’est que j’ai eu peur de gâter nos trop fugitives heures de revoir… J’avais peur un peu aussi l’autre jour en vous écrivant et pourtant j’espérais tant trouver en vous un soutien, un appui dans la lutte que j’ai entreprise et qui par moment m’a été si douloureuse… et, vous ne m’avez répondu que par votre orgueil d’homme blessé, parce qu’une femme, pour vous aimer, ne sait pas assez se sacrifier… Ah ! J’espérais mieux !

-Je ne m’étais pas plainte pourtant, je ne faisais que vous exprimer une crainte et essayer de vous avertir des difficultés qu’immanquablement et même nous aimant du plus parfait amour nous devions rencontrer sur notre route.

Et, voyez-vous, ces difficultés je les ai moi déjà rencontrées… Vous ne vous doutez pas de ce que j’ai souffert depuis bientôt deux ans, vous ne savez pas quelles discussions terribles j’ai eues avec mes parents, combien j’ai dû les faire souffrir, la désapprobation et le mécontentement que j’ai rencontrés dans toute ma famille, les méchancetés que certains m’ont dites…

Si je ne vous avez pas aimé, aurais-je pu supporter tout cela ? Mais que je me suis sentie seule parfois dans cette lutte que je soutenais, affreusement seule, et, le cœur plein de vous, seule, parce que je n’osais rien vous en dire…

Et voici que maintenant, quand j’ai essayé de vous confier ma peine et mes craintes, vous me repoussez presque, vous croyez déjà que je ne vous aime plus. C’est que sans doute vous n’avez pas compris toute la portée du sacrifice que vous me demandez et pourquoi, par moment, je puis être anxieuse.

Il ne s’agit pas seulement, pour moi, comme vous semblez le croire, de renoncer à des habitudes de luxe, à des goûts de vie mondaine – si ce n’était que cela ce serait bien peu de chose, mais c’est tellement plus ! Hélas, ne le savez-vous pas, c’est à toutes les traditions de ma famille, à mon atavisme, à ma race, à ma famille elle-même que je dois renoncer pour vous aimer ! et ce ne sont pas de vains mots que je prononce là, mais croyez-moi, des mots qui ont un sens réel et terrible.

Ah ! si il n’y avait pas la puissance de l’Amour, si nous cœurs ne s’étaient pas appelés, si je n’avais pas senti tout ce qu’il y a de bon et de beau en vous et votre délicatesse et votre tendresse, comment aurais-je pu, un seul instant, espérer vaincre une telle difficulté ?

-L’amour seul a été ma force et la reste, mais mon amour ne peut pas tout… il me faut l’aide du vôtre ! Les difficultés, nous ne pourrons pas les supprimer, il nous faut les admettre et les vaincre, le voulez-vous avec moi ?

-Je sens combien l’heure est grave, c’est dans ces quelques lettres que se jouent maintenant le sort de notre bonheur et toute notre destinée. Si j’ai pu avoir des hésitations, si vous avez cru deviner un regret en moi, souvenez-vous qu’à Caen le lendemain de ce lundi de Pâques où nous nous étions confié nos espoirs et nos rêves, alors que vous m’aimiez, j’en suis certaine, vous m’avez pourtant dit : « Je ne veux sacrifier ni ma famille, ni ma carrière à mon mariage ».

Ces mots, je n’ai pas pu les oublier car, je vous l’avoue, ils m’ont fait souffrir un peu et je ne les attendais pas dans un pareil moment, mais de cet instant j’ai mieux compris quel devait être le rôle de dévouement et d’abnégation d’une femme. J’accepte le sacrifice que me demande mon amour, je l’accepte de tout mon cœur et je sais que le bonheur que vous pouvez me donner le vaut largement, mais il faut que vous m’aidiez !…

O mon Aimé, je veux bien, je vous l’abandonne cet orgueil terrible qui a failli briser notre bonheur, prenez-le, mais pour que je sois heureuse près de vous, pour que la fusion de nos cœurs soit complète, il faut qu’en échange vous me donniez aussi le vôtre… il faut que – pardonnez-moi de reprendre un mot que vous avez employé le premier – si je m’abaisse vers vous, vous acceptiez de monter vers moi, et que, quelquefois, vous vous souveniez de ce que moi je vous promets d’oublier…

Tout mon espoir est encore en notre amour…

17 Janvier 1917

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 24 janvier 1917.

Je trouve qu’il ne faut pas que vous hésitiez à vous faire évacuer. Je vous assure que je n’en serais pas choquée du tout après 29 mois au front !

24 janvier 1917

C’est hier déjà que j’ai reçu votre petit mot de dimanche qui m’apportait de vos si tristes nouvelles… Je suis consternée de savoir que vous avez été malade et si malheureuse en songeant que j’en suis peut-être cause… Le moral peut avoir de telles répercussions sur le physique !

Vous devinez avec quelle impatience anxieuse j’attends votre prochaine lettre, mais je saurai l’attendre tant qu’il faudra et je comprends qu’il vous soit impossible de m’écrire dans les conditions où vous vous trouvez actuellement. Reposez-vous, soignez-vous autant que vous le pouvez, je vous en prie, et même, si vous continuez à ne pas vous sentir bien, je trouve qu’il ne faut pas que vous hésitiez à vous faire évacuer. Je vous assure que je n’en serais pas choquée du tout après 29 mois au front ! Par ce froid je songe combien vos étapes doivent être pénibles et j’ai peur vraiment que vous ne retombiez plus malade. Sans m’écrire longuement donnez-moi bien vite un petit mot de nouvelles, je pense à vous tant…

ECM

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 31 janvier 1917.

Vôtre toujours

J’ai reçu il y a deux jours votre longue lettre et je n’ai, hélas, pas encore pu commencer d’y répondre… Je suis très occupée à l’ambulance ces jours-ci ayant eu 4 de mes blessés opérés cette semaine et qui demandent des soins matin et soir. Il y a un nouvel entrant qui est du 78ème mais c’est un affreux petit méridional antimilitariste avec lequel j’ai tout le temps de pénibles discussions ! Mon père vient de passer 3 jours avec nous, j’ai beaucoup parlé de vous avec lui et je vous assure qu’il ne faut pas que vous soyez si désespéré… Tant de choses peuvent s’arranger à la longue ! Je ferai mon possible pour vous écrire ces jours-ci, car je sens combien cette attente doit vous faire souffrir, mais vous ne me laissez pas non plus trop longtemps sans nouvelles ! Vôtre toujours

E.C.M

 

 

 

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