André Jacquelin, Médecin-auxiliaire

André Jacquelin, dans ses notes, raconte comment il se retrouve en octobre 1914 Médecin-auxiliaire à l’Hôpital Complémentaire du Lycée Malherbe à Caen. Pour faire sa connaissance, un extrait, assez révélateur de son humour et de sa modestie.

Souvenir du pavillon d'anatomie. Debout, derrière, André Jacquelin.  1911 Souvenir du pavillon d’anatomie. Debout, derrière, André Jacquelin. 1911

La petite infirmière demandait parfois le conseil de l’Interne. Ils discutaient. L’une préférait l’eau oxygénée ou l’alcool, l’autre préconisait plutôt d’espacer les soins, de laisser la plaie exposée à la lumière et au soleil…

J’ai fait mes études au collège de Saint Germain-en-Lay où je suis né en 1892, études plutôt plates, puisque nous n’étions que quatre en classe de grec et dix en latin, ce qui enlevait beaucoup de valeur à ma place de premier. Néanmoins j’avais obtenu sans conteste le prix de Maurice Berteaux, notre député, (pour qui mon père ne votait pas) décerné à l’élève qui aurait fait, de la troisième à la rhétorique, le plus de progrès : crétin en troisième, je commençai à émerger du troupeau en seconde et eus en première tous les prix importants. Néanmoins je n’ai été reçu au bac latin-grec qu’en octobre et d’emblée à la philo avec mention « assez bien », ce qui n’était pas tonitruant.

Muni de ces deux bacs, ma carrière ne m’avait pas posé de problème. J’étais nul en maths et en langues vivantes, bon en composition française, en grec et en latin. Pas d’hésitation : je n’avais que le Droit ou bien la Médecine. J’optai pour celle-ci, attiré vers elle par un de nos vieux voisins, le Dr Coupard qui m’avait pris en affection dès mon jeune âge et surtout par l’exemple de notre médecin de famille, le Dr Grandhomme de qui j’admirais la redingote, le haut de forme et la cravate blanche quand il venait nous palper et nous ausculter. Lorsqu’il arrivait, son premier regard admiratif était toujours pour nos tableaux et nos gravures anciennes. Mon père me disait : « C’est un brave homme, mais il a tort : quand tu seras médecin, tu devras d’abord t’intéresser au malade pour qui toute une famille inquiète t’appellera.

Mon ambition se bornait à devenir, comme lui, Interne des Hôpitaux de Paris et à faire ma vie à St Germain. Je fus nommé Externe à mon premier Concours en 1912 et en 1913 Interne provisoire[1] au second. A ce titre, j’avais choisi un service de chirurgie à l’Hôpital Tenon, qui me dégoûta pour toujours du bistouri et me fit saluer avec joie la mobilisation de 1914. Sursitaire en raison de mes études, je n’avais fait encore aucun service militaire.

Ordre d'appel sous les drapeaux d'André Jacquelin Ordre d’appel sous les drapeaux d’André Jacquelin

Je fus appelé le 4 août au 36ème d’infanterie à Caen, où je partis sans chapeau, sans pardessus, avec seulement mes grosses chaussures de montagne. Je croyais candidement que j’allais être envoyé au Front au bout d’un moi ou deux, quand j’aurais été entraîné à la marche et aurais appris à tirer. Dans cette perspective, je n’avais pas avoué que j’étais engagé dans la Médecine, et encore moins Interne provisoire, titulaire de douze inscriptions. Je m’efforçais donc, avant de sauver des vies humaines, de progresser dans l’art de tuer pour récupérer sur l’Allemand l’Alsace-Lorraine. Telle était, je l’avoue humblement, mon but immédiat.

Les corvées, les vexations les plus diverses me prirent pour cible, de la part surtout d’un caporal « au réveil triomphant » (sic) sans doute parce qu’il m’avait senti plus instruit que lui. Au début et longtemps j’ai tout encaissé sans rien dire, soutenu par la pensée de l’Alsace-Lorraine. Et puis peu à peu, ma résistance s’est avouée vaincue. Je n’entrevoyais plus comme prochain le départ pour le Front tant attendu. Un soir froid et pluvieux d’octobre, je suis rentré à la cantine. Devant un vin chaud, je pris ma plume pour signaler au Médecin Directeur du Service de Santé de la troisième région à Rouen, mes titres civils médicaux. Dans les deux jours suivants, je reçus ma nomination au grade de Médecin-auxiliaire et mon plaisir fut immense quand j’arrivai à la caserne un matin, le chef orné d’un beau képi de velours rouge à galon d’adjudant, le même reproduit aux manches de ma capote. Le caporal fut ébahi, voulut me féliciter, me serrer la main, ce que je refusai avec hauteur, le forçant à reculer, à me saluer réglementairement, et lui rendant un petit salut protecteur, à la grande joie des camarades qui rigolaient. Telle fut ma petite vengeance, petite mais assez bien orchestrée.

Dès que promu, je fus affecté à l’Hôpital Complémentaire du Lycée Malherbe à Caen qui avait fort besoin d’un médecin un peu ferré en anatomie. Car les blessés graves qui y étaient admis après traitement dans d’autres formations devaient assez vite passer au Conseil de Réforme. Il importait donc de préciser leur diagnostic d’où découlaient leur degré d’invalidité provisoire ou définitive et leur taux d’indemnisation. Le Médecin-chef, praticien dans le civil, ne devait ses trois galons qu’aux périodes militaires qu’il avait régulièrement effectuées, ne possédait que de lointains souvenirs d’anatomie. Aussi fut-il aux anges d’accueillir un Interne, même provisoire, de Paris, à qui il pourrait donner sa confiance et qui l’aiderait beaucoup. Il répandit la nouvelle de mon arrivée avec un enthousiasme sincère et ma position morale dans la formation fut d’emblée excellente. Une jeune fille[2], infirmière de la Croix Rouge, en fut d’autant plus ravie qu’elle en fit part à sa famille. La petite infirmière demandait parfois le conseil de l’Interne. Ils discutaient. L’une préférait l’eau oxygénée ou l’alcool, l’autre préconisait plutôt d’espacer les soins, de laisser la plaie exposée à la lumière et au soleil, soupçonnant les antiseptiques de retarder la guérison, ce qui d’ailleurs, vu de haut, n’était pas un mal puisque la remontée au casse-pipe s’en trouvait reculée.

André Jacquelin

[1] Un interne provisoire était nommé en remplacement d’un interne avant de passer le concours. Les internes provisoires seront supprimés en 1928. Après l’armistice, les internes provisoires demanderont que leurs années de guerre soient prises en compte et que leur internat soit prolongé d’une durée égale à celle de la guerre.

[2] Il s’agit d’Elisabeth Carré de Malberg

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à son père Raymond, 29 novembre 1914

Nous avons un nouveau major auxiliaire, un interne de Paris très gentil et très capable. Il a la passion des Alpes, aussi entre 2 pansements, nous évoquons souvent ensemble le souvenir des splendeurs de Chamonix ou de Zermatt !

Caen, 29 Novembre 1914

Mon bien cher Papa,

Je profite de cette fin d’après-midi de dimanche où j’ai été libre pour t’écrire quelques mots. Comme tu l’as prévu, depuis que j’ai repris mes occupations d’infirmière, mes lettres deviennent rares….. cela me peine vraiment beaucoup de ne pas réussir à t’écrire plus souvent, mais le soir, lorsque je rentre de l’ambulance, il est souvent près de 7 h ; après le dîner j’ai juste la force de lire un journal et je vais me coucher, sans tarder, je t’assure ! Ta bonne lettre m’a fait bien plaisir, elle est parvenue assez rapidement – en 4 jours – et hier j’ai reçu aussi le manuel d’infirmière, dont je te remercie beaucoup de m’avoir fait l’envoi. Merci aussi pour les cartes tristement intéressantes…..

Nous devons bien t’ennuyer en te faisant faire ainsi des expéditions successives, heureusement que tu as le temps de t’en occuper, tu n’as même que trop de temps libre, je suis sûre, malgré tes cours. Nous attendons maintenant avec impatience le récit de ton expédition à Vitrimont, mais cela ne pourra être qu’un bien triste récit !

Je nourris toujours l’espoir d’un retour à Nancy, possible pour nous après Noël… bien qu’il n’y ait pas de victoires décisives encore, en France, il me semble que la situation s’améliore tout de même. Arras et Reims sont toujours bombardés, c’est entendu, mais à Dixmude et à Ypres, où les Allemands ont tenté un effort considérable et où ils avaient des forces très supérieures à celles des alliés, on leur a admirablement résisté.

Voilà la victoire des Russes qui s’affirme ; je crois que malgré leur désir furieux de passer der. Nancy et d’y faire une entrée triomphale, les Allemands n’auront bientôt plus guère le moyen de tenter un coup de main de ce côté.

Qu’est-ce au juste que le bombardement d’Armanville dont on parlait dans un des derniers communiqués ? Quelle valeur a cette nouvelle ? – Ici, le bruit court aussi que 2 forts de Metz seraient tombés ! le St Blaise et le fort « Kronprinz » ; on dit aussi que Montigny, près de Metz est en flammes ! Maman y croit dur comme fer et moi je pense que cela vaut la nouvelle de l’arrivée des Russes en France, dont on nous farcissait les oreilles au mois de septembre… Enfin quand donc pourrons-donc regagner Nancy ? malgré mon travail si utile et très intéressant ici, j’ai le temps long… moi si peu nancéenne ( ?) pourtant, je finis par croire que le jour où je pourrai rentrer à Nancy sera un jour de bonheur incomparable ! Mais sois tranquille, je suis raisonnable, je suis même certainement la plus raisonnable ici, sous ce rapport… je sais d’ailleurs que lorsque cela sera possible, tu ne tarderas pas un instant à nous faire rentrer, car la malgré la présence de Tatane, les bonnes virées chez elle et les dîners de Célestine, ta vie doit être bien triste et la maison au rond-point doit te sembler bien lugubrement vide !

Maman et Bûbi t’ont déjà conté notre promenade à Bayeux, promenade rapide, mais très agréable. Bûbi et moi nous sommes allés voir la tapisserie de la reine Mathilde qui m’a passionnée…
La cathédrale aussi est belle mais je n’ai pas pu en jouir, je pensais trop à la halle d’Ypres et tant de chef-d’œuvres de France et de Belgique qui sont massacrés à tout jamais et que ns. ne reverrons plus ! Il leur reste encore Bruges à démolir, pour que le travail soit complet !

Il a fait très froid, ici aussi, la semaine dernière ; malheureusement ns n’avons pas de thermomètre maxima et je ne saurais te dire jusqu’à combien la température est descendue. Par ce froid notre chauffage était plutôt médiocre, aussi je souhaite que cela ne recommence pas. Rassure-toi la chambre de Bûbi est bien tempérée par la cheminée de la salle à manger qui y passe et, c’est ma chambre à moi qui est de beaucoup la plus glaciale, aussi j’y allume la lampe à pétrole chaque soir.

9 h du soir

Maman t’a-t-elle déjà écrit que j’ai aussi un alsacien parmi mes blessés ? J’en ai eu une vraie émotion lorsqu’on me l’a amené, pr. que je serve d’interprète au major et en l’entendant parler le plus pur alsacien qui soit ! le brave homme comprend le français, mais ne sait pas dire 2 mots… Il est de Bischheim et a fait son apprentissage de menuisier à Schirmeck! Il a fait son service militaire en Allemagne et encore une période en mars dernier, mais étant établi depuis 2 ans à Belfort, il m’a dit que le jour de la mobilisation, il n’a pas hésité à s’engager dans l’armée française, et bien que ses 2 frères combattent de l’autre côté ! – Tu imagines que je m’occupe de lui tout spécialement. Nous lui avons fourni des jambons, un tricot et quelques douceurs. Son état n’est pas grave. Quand au milieu des gens de Rodez et de Montpellier j’aperçois sa bonne figure (un vrai type du pays) cela me fait vraiment plaisir. Il y a aussi un soldat du 26ème qui est des quatre-vents, mais il est beaucoup plus froid.

Il y a 470 blessés en ce moment au lycée : toujours des méridionaux, des algériens, des Belges et quelques hommes du 20° et du 21ème corps, du dernier arrivage et venant d’Ypres.

Nous avons un nouveau major auxiliaire, un interne de Paris très gentil et très capable. Il a la passion des Alpes, aussi entre 2 pansements, nous évoquons souvent ensemble le souvenir des splendeurs de Chamonix ou de Zermatt ! – Figure-toi que le jour de ma fête les 3 infirmiers de ma salle de pansements sont venus m’offrir un immense bouquet de fleurs. J’ai trouvé cela très aimable de leur part et surtout cela me prouve que ma présence ne leur est pas trop désagréable. Ce jour-là, j’ai eu la chance aussi d’avoir Madeleine Barbé à déjeuner, ce qui m’a fait un grand plaisir ! elle est toujours aussi charmante et bien amusante. Tu vois que ma fête n’a pas été trop triste !

Je croyais n’avoir le temps de t’écrire que qulques mots et voilà ma lettre qui s’est tout de même faite longue. Je te quitte pourtant, mon cher Papa, pr. aller me coucher… et maman réclame pour en faire autant…

Ah ! nous ne faisons plus de longues soirées ! – je t’embrasse bien tendrement mon cher Papa, comme je t’aime.

Lily

 Bons baisers à Tatane que je remercie de sa longue lettre.

Vos commentaires

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  1. Luciana Thomaz

    Bonjour,

    je voudrais savoir l’année de la mort du Dr. André Jacquelin,

    Merci.

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