André blessé

Le 31 mai André est blessé alors qu’il dirige l’évacuation de son poste de secours. Le soir même il annonce la nouvelle à sa mère et à Elisabeth. Le lendemain, il leur envoie des détails sur  les circonstances de sa blessure. (Publié le 6 novembre 1918)

La balle de mitrailleuse qui a blessé André Jacquelin le 31 mai 1918. La balle de mitrailleuse qui a blessé André Jacquelin le 31 mai 1918.

Carte d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 31 mai 1918 (soir).

Un tout petit mot pour te dire que ma santé est excellente, mais que je viens de recevoir une blessure toute légère

31 mai 1918 (soir)
Ma bonne chère Maman,

Un tout petit mot pour te dire que ma santé est excellente, mais que je viens de recevoir une blessure toute légère, si légère que j’aurais presque pu ne pas être évacué : j’ai reçu une balle qui est restée sous la peau ; c’est te dire qu’elle a eu tout juste la force d’entrer et ne m’a fait aucun mal ; je la sens qui roule sous mon doigt au niveau de ma 11ème côte… c’est une bonne petite permission en perspective pour bientôt… C’est te dire que je suis bien heureux de mon sort… Je t’embrasse bien tendrement

André

Ne m’écris plus au régiment. Je te dirai à quelle ambulance je me serai arrêté…

 

 

 

 

Fiche de suivi du blessé, André Jacquelin, recto. Fiche de suivi du blessé, André Jacquelin, recto.

Fiche de suivi du blessé, André Jacquelin, verso. Fiche de suivi du blessé, André Jacquelin, verso.

Carte d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 1er juin 1918.

Merci ô merci de votre dernière bonne lettre reçue en pleine bagarre…

1er juin 18.

Encore une petite carte que je vous envoie – ouverte – pour qu’elle vous parvienne bien vite : après de durs moments je viens d’être blessé – très légèrement rassurez-vous – par une balle de mitrailleuse qui est restée dans ma paroi thoracique peut-être parce qu’elle a heurté une côte ; ne m’écrivez-donc plus au régiment ; je vous dirai à quelle ambulance je me suis arrêté ; merci ô merci de votre dernière bonne lettre reçue en pleine bagarre… et au revoir

André

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 1er juin 1918 (soir).

Savez-vous, mon aimée, que moralement j’aurais été obligé de rester avec mes blessés s’ils étaient tombés aux mains de l’ennemi ? Et alors se serait produite l’éventualité que vous redoutiez tant…

1er juin 18 (soir)

Mon aimée, ma Fiancée chérie,

Pardonne à celui qui t’aime ses pauvres petites cartes de tous ces jours derniers qui t’ont sans doute si peu soutenue dans ton angoisse, surtout avec les retards de la Poste.

Je t’ai dit ce matin que j’avais été blessé, et me voici maintenant à Châlons, dans un hôpital temporaire, et je vous écris ces quelques mots dès mon arrivée, avant de me mettre au lit, ne sachant pas si je pourrai me lever demain dans le cas où l’on m’enlèverait mon projectile. Mon côté me fait un peu plus mal que ce matin, mais c’est là une douleur sourde très supportable et, en dehors d’une assez grande fatigue, je me trouve très bien.

Je ne vous ai pas dit comment j’ai été touché ; c’est au moment où j’ai dû faire replier mon Poste de secours. En effet les Allemands ont commencé sérieusement d’attaquer hier après-midi ; ils ont été repoussés, mais sur la gauche du secteur de leur attaque ils ont pu prendre un village, ce qui mettait la hauteur tenue par le bataillon dans une position très difficile. J’étais allé voir justement tard dans la soirée mon chef de bataillon et il m’avait parlé de l’éventualité d’un repli.

Pendant la nuit les Boches n’ont pas cessé d’accentuer leurs progrès, et après une courte accalmie, leur bombardement a repris ; heureusement j’ai hâté le plus qu’il m’a été possible l’évacuation des blessés, et le dernier a été emporté au moment de notre départ, quand l’ennemi ne se trouvait plus guère qu’à 300m du Poste de secours.

Et comme il est heureux que l’évacuation ait marché si vite, car savez-vous, mon aimée, que moralement j’aurais été obligé de rester avec mes blessés s’ils étaient tombés aux mains de l’ennemi ? Et alors se serait produite l’éventualité que vous redoutiez tant…

En quittant mon Poste j’ai dû passer sur une crête où les balles des mitrailleuses sifflaient en rafales ; c’est la méthode des Boches de faire ainsi devant eux quand ils avancent une sorte de barrage de balles, et l’une d’entre elles – qui heureusement a dû ricocher – m’a atteint ; j’ai senti simplement un choc violent, mais pas douloureux ; et pourtant cette sensation m’a donné une violente angoisse, car la balle aurait été probablement mortelle si elle avait parcouru tout son trajet à ce niveau. Mais comme j’ai pu continuer à marcher presque normalement, je me suis rassuré tout de suite, et ensuite quand j’ai pu voir ma plaie, je me suis rendu compte que le projectile n’avait accompli qu’un très court trajet sous la peau.

Ce qui a été beaucoup plus pénible, c’étaient d’affreux bombardements pendant de longues heures et puis cette sensation que la ligne cédait sur la gauche, et puis, malgré l’absence de journaux, la pensée de l’avance allemande vers des points d’importance capitale. Et ce manque de nouvelles est particulièrement dur !

Enfin ceci est passé, et ce qui m’apparaît maintenant ma chérie bien-aimée dans cette chambre où je t’écris, c’est la possibilité de bientôt te revoir, de te revoir plus longtemps que je n’aurais pu le faire avec mon colonel qui ainsi sera bien attrapé !

Peut-être ne resterai-je pas longtemps ici, car l’afflux des blessés est considérable, et je crois que ceux qui pourront aller plus loin partiront très vite ; je tâcherai donc de me rapprocher de vous, ma chérie.

Au revoir ; je t’embrasse bien longuement et bien tendrement

Ton André

J’habite l’hôpital temporaire n°18
(9ème Division)
à Châlons

 

 

 

 

Billet d'hôpital d'André Jacquelin. Billet d’hôpital d’André Jacquelin.

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 3 juin 1918.

Je voudrais que cette nuit tu rêves que la coiffe blanche de ta Lise se penche sur ton lit pour te soigner et pour t’embrasser.

3 juin 1918 soir

Mon chéri bien-aimé,

Comment te dire toutes les émotions par lesquelles je viens de passer dans cette journée, depuis l’instant où j’ai reçu ta petite carte, jusqu’à ce soir où ta longue lettre me donne tous les détails que j’étais si anxieuse d’apprendre !… Maintenant je ne sais plus si je dois être anxieuse encore de ton état ou me réjouir de te savoir sorti de l’affreuse bataille et vivre du doux espoir de nous revoir, peut-être, bientôt ! Non, je ne sais pas… mais ce que je voudrais c’est être près de toi, c’est à cela que je songe tout le temps… Ha ! Dire que j’ai soigné tant de blessés et toi je ne te soignerai pas ! Dire que tu souffres peut-être, mon petit chéri, et que je ne suis pas près de toi… Hier ou aujourd’hui, tu as été opéré et je ne fais rien ! Je voudrais t’entourer de toute ma tendresse de tout mon amour et je ne puis pas !… C’est ce qui me fait très triste ce soir.

Mon chéri aimé, je t’en prie ne me cache rien, écris-moi tous les jours pour me dire comment tu vas et si tu es évacué de Châlons, pourvu que ce soit pour venir plus près de moi… Mais, hélas, devant les événements menaçants, Papa veut de nouveau à tout prix nous faire partir, peut-être avant la fin de la semaine, si nous obtenons des places ! J’en suis maintenant encore plus désespérée !

A demain, mon chéri aimé, je t’écrirai encore et je voudrais que cette nuit tu rêves que la coiffe blanche de ta Lise se penche sur ton lit pour te soigner et pour t’embrasser – si tendrement.

Lise

P.S. Qu’avez-vous dit à votre mère de votre blessure ? samedi, quand je l’ai vue elle était si confiante, vous croyant toujours au repos… Je ne l’ai pas détrompée. De toutes vos cartes, il ne m’est venu que celles m’annonçant votre départ du cantonnement et votre blessure. Encore des baisers de
Ta Lise

 

 

 

 

 

Carte d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 4 juin 1918.

Un rasoir avec blaireau et savon (le rasoir de Papa).

Ma chère petite mère,

Me voici dans le train sanitaire ; je commence cette carte qui te dira, je l’espère, assez vite dans quelle ville et dans quel hôpital je me suis arrêté et où tu pourras essayer de venir me voir, m’apportant
1° un rasoir avec blaireau et savon (le rasoir de Papa)
2° ma vareuse et mon pantalon bleu-ciel et mes bottes (vareuse que je m’étais fait faire au Front)
3° une chemise, un caleçon, une paire de chaussettes
La santé est excellente, tu le sais, et le moral aussi.

5 juin
Je suis arrivé à la clinique Gagnereaux
Rue Gagnereaux à Dijon
P.S. Si tu étais empêchée ne te hâte pas de venir; tu peux retenir des places au train par téléphone

A. Jacquelin

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 6 juin 1918.

6 juin 18

Ma chère petite mère,

Je t’ai envoyé 2 petites cartes hier, pour te dire que j’étais arrivé à Dijon.
Je n’ai malheureusement pas pu aller vers Paris, car la grande ligne de Châlons est coupée par les Boches et aucun train sanitaire n’était dirigé sur la capitale. Mais je me suis arrêté le plus près de Paris que j’ai pu, dans l’espoir que tu viendrais passer quelques jours avec moi ; si tu venais, nous pourrions en effet aller nous promener ensemble, car le médecin chef paraît très gentil et me laissera sortir à ma guise.

Si tu peux m’écrire ou me téléphoner l’heure de ton arrivée, je tâcherai de t’attendre à la gare.

Je suis soigné dans une des maisons des Sœurs Hospitalières ; elles sont toujours là et constituent d’excellentes garde-malades. C’est un asile tout à fait tranquille et reposant qui me rappelle un peu la maison des Sœurs Augustines. La nourriture me plaît aussi beaucoup.

Ma plaie va aussi bien que possible et dans quelques jours – trop vite en somme – je serai guéri.

Je t’ai demandé de m’apporter quelques affaires mais cela m’ennuie de penser que tu seras chargée pour venir ; n’hésite pas à prendre un fiacre entre St Lazare et la gare de Lyon et utilise aussi les porteurs à bagages.

J’ai écrit au régiment dès ce matin pour que l’on m’expédie ici mes cantines ; je serais bien content de les avoir, car elles contiennent des livres et aussi bien des objets utiles. Mais elles ne viendront pas vite avec toutes ces lenteurs de trains.

J’ai appris que les permissions avaient été de nouveau supprimées ; sans mon mitrailleur Boche je serais donc privé du bonheur de mettre nos projets à exécution ; quelle chance j’ai donc eue !

Enfin, ma chère Maman, j’espère bientôt te voir ; tu dois avoir de bons trains soit le matin, soit l’après-midi ; n’hésite pas à prendre une 2ème classe.
Je te quitte pour écrire un petit mot à Henri que j’ai délaissé ces jours-ci.

Je t’embrasse de tout mon cœur

André

P.S. Je viens d’aller me promener en ville où j’ai trouvé les morceaux choisis de Maeterlinck.
Au revoir, chère Maman

 

 

 

 

 

Lettre de Caroline Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 6 juin 1918.

Nous irons pour les bagues chez Mr Laventure comme me le conseille ma belle-sœur, il pourra nous donner 2 alliances à emporter à Dijon pour qu’André les essaie

Ma chère Elisabeth

Ayant reçu la carte d’André me disant qu’il est à Dijon clinique Gagnereaux, rue Gagnereaux, j’ai téléphoné ce matin à votre concierge comme il était convenu. Il est toujours entendu que je vous trouverai à l’arrivée du train à 1h50 gare St Lazare. Si vous voulez nous irons pour les bagues chez Mr Laventure comme me le conseille ma belle-sœur, il pourra nous donner 2 alliances à emporter à Dijon pour qu’André les essaie, ensuite j’ai quelques petites emplettes à faire aux Galeries Lafayette pour André, et j’aurai besoin de vos conseils.
Que décidez-vous pour le voyage de Dijon. Vous pourriez emporter votre livret militaire. Je vais m’informer à la police s’il faut que je me procure un laissez passer, nous pourrions demander nos billets samedi soir. Prendrez-vous des 1ères ou des secondes, moi cela m’est égal.
Vous me direz tout cela de vive voix car vous n’auriez pas le temps de me répondre.
Je vous embrasse bien affectueusement

A samedi donc                                                C. Jacquelin

 

 

 

 

 

Lettre adressée à André Jacquelin, par un supérieur hierarchique (D. Chatain, Chasain ou Chasary) le 6 juin 1018.

Mon cher Ami,

J’ai reçu aujourd’hui, 6 juin, votre aimable lettre du 1er juin. Vous devinez que si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c’est que je ne connaissais pas votre adresse.

J’ai appris dès le lendemain votre belle attitude pendant le combat, et la façon splendide dont vous avez emmené tous vos blessés. Je vous connaissais : cela ne m’a donc nullement étonné.

J’avais cru, d’après les conversations de Maurandy, votre blessure plus superficielle qu’elle ne l’est. Enfin, vous avez eu une belle chance ; la balle a atteint la plèvre, sans l’intéresser. Elle s’est arrêtée à temps, ne vous laissant que l’émotion, et une future cicatrice sans inconvénients.

Vous garderez votre santé intacte, c’est l’essentiel. Je suis heureux, de plus, de vous annoncer que vous êtes proposé pour ne citation à l’ordre de l’armée. Etant donné que vous n’étiez pas sous mes ordres, et que je ne pouvais rien écrire d’authentique, j’ai demandé au capitaine Digremont de rédiger le motif. Il l’a fait dans des termes tels que je les ai pris à mon compte sans y rien changer. Qu’aurais-je pu ajouter à ses termes, aussi justes qu’élogieux ?

Votre guérison, sans être bien longue, va demander un certain temps. Reviendrez-vous au 63 ? Pour ma part, je le souhaite vivement. Peut-être profiterez-vous de votre convalescence pour vous marier. C’est pourquoi je joins à mes vœux pour votre guérison, à mes félicitations pour votre belle conduite, mes meilleurs souhaits pour votre bonheur conjugal.

Ici, rien de bien nouveau. Le 2éme bataillon nous a rejoints. Maurandy, qui va très bien, est proposé également pour une citation à l’armée. Nous occupons toujours le même secteur, qui n’a pas été vivement attaqué jusqu’ici. Tous les camarades, dont vous aviez si bien su gagner les sympathies, s’intéressent vivement à vous.

Bien cordialement
D. Chatain (ou Chasain ou Chasary)

Page de carnet de santé d'André Jacquelin, Juin 1918. Page de carnet de santé d’André Jacquelin, Juin 1918.

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