Alors pourquoi écrire ?

Avec les mois qui passent, les sentiments deviennent plus complexes et l’angoisse se fait de plus en plus forte: n’est on pas en train de vivre une guerre d’extermination? Où s’arrêtera-t-elle?

En même temps il faut faire face aux petits soucis du quotidien et lutter contre l’ennui. Alors, on échange des nouvelles, au risque de la banalité.

Debout à droite: François Carré de Malberg en convalescence à Besançon. Octobre 1914 Debout à droite: François Carré de Malberg en convalescence à Besançon. Octobre 1914

19 octobre 1914 Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à François Carré de Malberg

Je te quitte, au revoir, c’est tout ce que je puis te dire… et tu sais tout ce que ce mot contient d’inquiétude de confiance et de tendresse !…

Caen – 19 octobre 1914

Mon cher Frantz,
Je veux profiter du départ d’un soldat du 5ème d’artillerie pour Besançon et t’envoyer quelques mots. Pourtant, je sens bien qu’en ce moment mes paroles et mes écrits ne sont pas du tout à la hauteur de la situation… alors pourquoi écrire ? C’est plutôt une souffrance de ne pouvoir dire comme on le voudrait tout ce qui nous remplit le cœur et l’âme.

Merci de ta lettre, elle nous a fait plaisir ; je l’ai comprise et beaucoup aimée. De même, nous avons été heureux d’apprendre que ton père t’attendait à Besançon et que vous avez pu passer quelques moments ensemble. Il était bien temps que ton pauvre père jouisse de toi. Nous avons été nous dans les privilégiés. Tu as passé près de 3 semaines ici, 3 semaines qui se sont écoulées si vite ! Mais qui ont été comme une trêve dans l’existence de tristesse et d’inquiétude que nous vivons ici. La petite maison du XXème siècle est restée pleine de souvenirs, mais de souvenirs qui font mal au cœur à remuer !…

Papa est parti il y a 8 jours ; il a mis exactement 24 heures pour aller de Paris à Chaumont ; depuis nous ne savons rien et c’est un peu angoissant. Enfin, voilà Odile ici, pour quelques jours, j’en suis contente, cette petite est si gentille, si affectueuse. Mais nous sommes encore sous le coup de la prise d’Anvers qui a été bien rapide… il faut vraiment avoir la confiance chevillée à l’âme pour supporter des coups pareils.

Je vais toujours fidèlement faire mes pansements à l’hôpital et c’est encore auprès de ces pauvres blessés que je me trouve le mieux ; au moins là, je n’ai pas le temps de penser, il y a trop à faire, c’est presque un repos moral.

Mais, sois tranquille, je ne suis pas de ceux qui désespèreront jamais de la France ! J’attends encore des heures terribles, des souffrances atroces, mais après, il y aura la victoire et le renouveau de la victoire, une vie heureuse dans la paix vaillamment et glorieusement acquise. Patience !

Il paraît que Pierre est maintenant au 91ème. Qu’est-ce que cela signifie ? Où est-il ?

Je te quitte, au revoir, c’est tout ce que je puis te dire… et tu sais tout ce que ce mot contient d’inquiétude de confiance et de tendresse !… Ecris-nous quand tu quitteras Besançon et envoie-nous des cartes du front. Je t’embrasse de tout mon cœur.

Lily

9 novembre 1914 Carte postale de François Carré de Malberg à sa cousine Elisabeth

Ici c’est un front de tout repos avec 8 jours de tranchées et 8 jours en arrière.

Le 9 novembre 1914

Ma chère Elisabeth, j’aurais difficilement pu ajouter quelque chose aux termes si émus de ta dernière lettre : ils sont parfaitement en accord avec ma façon de voir actuelle.

Tu as su qu’avant de reprendre le flingot j’avais encore passé de fort bonnes journées tant à Besançon qu’à Belfort où j’ai séjourné une huitaine en l’Hôtel du Palais de Justice, la nouvelle résidence de Papa. J’ai vu là Jean Valentin dont les aventures m’ont beaucoup intéressé et aussi  amusé surtout par la manière fougueuse  du récit. Vu l’Oncle Maurice et Tante B. les Joëssel et les habitants de Belfort. Ici c’est un front de tout repos avec 8 jours de tranchées et 8 jours en arrière. On va à la messe le dimanche dans une église qui ressemble fort à celle de W…m[1] remplie de capotes et de pantalons rouges : c’est un sergent moustachu qui officie et le bon curé prêche dans les deux langues. L’ensemble est émouvant pour un Alsacien.

Mille souvenirs affectueux à tous

Frantz

 


[1] Wolxheim en Alsace, village à côté du Canal

 

4 novembre 1914 Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à son père Raymond

Caen, 4 novembre 1914

Mon cher Papa,

Je t’écris tout de suite pour te montrer que je vais mieux ! Dire que depuis septembre 1906, je ne savais plus ce que c’était que ces stupides angines et que me voilà tout à coup repincée , sans savoir ni pourquoi, ni comment ! En toute conscience, je puis dire que je n’ai jamais eu froid, puisque je mettais mon grand manteau ces temps derniers pour sortir et ma jaquette de laine à la maison ; je n’ai jamais eu non plus les pieds mouillés. Mais je crois que cette horrible humidité de Caen vous pénètre sans que l’on s’en doute et que comme j’étais un peu fatiguée par mon travail de l’hôpital, je n’y ai pas résisté. Naturellement, j’ai été furieuse d’être malade et il paraît que j’étais insupportable à soigner ! C’est vrai que je sais mieux soigner les autres que me laisser soigner… Enfin, aujourd’hui cela va mieux, je suis même sortie un peu et j’ai fait un tour au jardin des Plantes, comme il y a 20 ans ! pas beaucoup plus vite !  je ne retournerai pas encore à l’hôpital bien qu’il y soit arrivé de nouveaux blessés, j’attendrai jusqu’à la semaine prochaine. On me remonte avec du vin Désiles[1].

Voilà Paul-Louis au comble du bonheur et qui déploie une prodigieuse activité.  Figure-toi qu’on a installé à St Joseph 80 blessés allemands, venant de Dixmude, où racontent-ils, 4 régiments allemands ont été fauchés les uns après les autres par des mitrailleuses belges bien embusquées. Les blessés sont pour la plupart des Berlinois : des étudiants, ingénieurs etc,  ayant eu des sursis et qui ont été pris à l’Armée au commencement de la guerre. On les a exercés jusqu’au commencement d’octobre, puis envoyés en Belgique ; ils n’ont donc pas vu grand-chose de la guerre.  Le Dr Quermonne a chargé P. Louis de prendre connaissance des papiers et des lettres qu’ils avaient sur eux et de traduire les passages intéressants à envoyer à la place ; d’autre part, de lire soigneusement les lettres que ces Allemands vont écrire à leurs familles. Ce matin, il avait déjà eu 8 de ces épitres sous les yeux. Chacun des prisonniers chante la louange de l’hôpital St Joseph, des médecins et du personnel et annonce à sa famille qu’il est parfaitement soigné. Deux d’entre eux disent qu’il faut être très bons pour les prisonniers français, en Allemagne, parce qu’en France les Allemands ne manquent de rien. Un autre a écrit : « je crois que je suis en Bretagne ; j’espère que la guerre ne viendra pas jusqu’à cette ville parce qu’on m’y soigne très bien et que vraiment c’est un beau pays : il y a même des feuilles aux arbres et il y fait le même temps en ce moment que chez nous au printemps ! ».  Tu penses que tout cela fait notre joie ; quant à P. Louis, on ne le voit plus qu’aux heures de repas et c’est à peine si il a encore le temps d’aller voir la dépêche à la Préfecture !

Il paraît que dans le nombre il y a un Feldwebel[2] et comme il n’est pas très blessé, on se permet de lui faire faire toutes les corvées !!! – Tous ces blessés sont venus par bateaux de Calais à Cherbourg.

Je te remercie beaucoup de ta longue lettre et de tous les renseignements que tu me fournis sur Nancy et les Nancéens. Maman est furieuse parce que tu lui renvoies de l’argent, elle pense que cela veut dire que nous resterons encore longtemps à Caen et elle insiste maintenant, qu’il faudrait rentrer à Nancy pour jouir encore un peu de Nancy, puisque tu dis, qu’après la guerre, de toutes façons, nous n’y habiterons plus.

Quelle joie cela a été pour nous tous de recevoir, il y a 8 jours, la malle de vêtements ! C’était comme un peu de « Nancy » qui nous arrivait ici ! Pour ma part, j’y ai trouvé tout ce que j’avais demandé : dis-le bien à Juliette avec un bonjour de ma part.
P. Louis a semblé très satisfait du pardessus qui lui va parfaitement.  Si cela n’est pas trop difficile maman et moi aimerions bien que tu nous fasses l’envoi des Revues Hebdomadaires et des Modes Pratiques de septembre et d’octobre qui ont dû s’accumuler à la maison. J’aimerais que tu y joignes aussi 2 ou 3 paires de gants de peau, de couleur, à prendre dans le petit tiroir du haut, dans mon armoire à glace.

Admire au moins ma petite écriture et tout ce que j’ai pu t’écrire en 8 pages ! mais c’est tuant d’écrire si fin !!!

Au revoir mon cher Papa, j’espère que tes travaux à la Faculté t’aideront un peu à passer le temps et que nous pourrons retourner à Nancy pour le Nouvel An. Je t’embrasse de tout cœur ainsi que Tatane à qui je pense tu lis nos lettres.

Ta fille qui t’aime. Elisabeth


[1] Le vin Désiles (formule du Docteur Alexandre Choffé, ex médecin de Marine) cordial régénérateur.
[2] Feldwebel grade équivalent à celui de sergent. 

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