Un air de printemps

Par un étrange détour la lettre de félicitations de Félix Carré de Malberg à Elisabeth, nous parvient via un courrier du 27 février 1918 d’André Jacquelin à sa mère: La lettre a fait plusieurs allers retours entre Belfort, Paris, le Front et saint Germain-en-Lay…
Un air de printemps souffle, Elisabeth se souvient de Caen, de ses premiers échanges avec André en 1914.
Moins romantique, Raymond Carré de Malberg, en bon juriste et bon gestionnaire de la fortune familiale, s’est déjà inquiété de la rédaction du contrat de mariage de sa fille. Il a contacté  son ami Merklen, notaire à Toul. Celui-ci lui répond longuement. (Publié le 12 octobre 2018)

Carte d'officier d'André Jacquelin, pour l'année 1918, recto. Carte d’officier d’André Jacquelin, pour l’année 1918, recto.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 27 février 1918.

Je vois que tous ceux qui l’ont approchée l’aiment beaucoup et son émus à la pensée de son mariage.

27 février 18

Une petite carte, ma chère Maman, pour te dire que la santé est toujours très bonne et que rien de particulier n’est survenu ; le Front est très calme d’ailleurs, presque plus calme que quand nous l’avions quitté, et je pense que je vais pouvoir y travailler en toute tranquillité pendant le séjour que nous allons y faire.

J’ai reçu aujourd’hui une bonne lettre d’Elisabeth qui contenait une lettre que lui a envoyé son oncle, (président du Tribunal de 1ère instance de Belfort – du moins il écrit sur un papier qui porte cet entête). Cette lettre est empreinte d’une affection très grande et me paraît encore un signe des excellentes qualités de cœur d’Elisabeth. Je vois que tous ceux qui l’ont approchée l’aiment beaucoup et son émus à la pensée de son mariage.

Elle m’écrit qu’elle a toujours de l’ouvrage à son ambulance et surtout chez elle, à cause de l’aménagement de l’appartement où ils doivent descendre habiter dans quelques jours.

Je suis allé me promener ce matin et je compte me rattraper cet après-midi pour travailler ; aussi ne t’en écris-je pas bien long aujourd’hui, mais je ne t’en embrasse pas moins de toute ma tendresse, ma chère petite mère

André

 

 

 

 

 

Lettre de Félix Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg,  22 février 1918.

Et malgré que j’aie le cœur bien gros à cette heure où je salue tes fiançailles, en songeant qu’il manque à mon côté quelqu’un qui me double moi-même, sache bien que je trouve encore un sourire pour accueillir celui que tu as choisi et que j’ouvre mes bras tout grand pour t’embrasser ma chérie, qui reste la petite Lili des temps heureux.

Belfort le 22 février 1918

Tribunal de première instance de Belfort
Cabinet du Président

Ma chère Elisabeth,

Je sais depuis hier, par ton père, la nouvelle officielle de tes fiançailles. Tu ne seras pas surprise que j’en éprouve une grande émotion. Je ne puis pas oublier, au seuil de cette nouvelle vie qui s’ouvre pour toi, que tu as grandi au milieu de mes enfants, que tu as été leur meilleure compagne et que pour tant de souvenirs allègres ou douloureux qui nous sont communs, pour tant de passé accumulé entre nous, tu es un peu mienne. En d’autres temps, on aurait célébré, avec quel frémissement, l’événement souriant qui s’accomplit. Aujourd’hui hélas ! tu souffriras que parmi tant de jours sombres, celui-ci ne soit qu’une lueur apaisante, faite pour éclairer comme une aube (celle de ton bonheur !) l’avenir désormais incertain. Que Dieu te garde ma chérie ! qu’il te donne toute la joie à laquelle tu as droit. Mon affection t’accompagne et ne te manquera jamais. Elle se poursuit dans les vœux que je forme de toute mon âme pour ton futur foyer. Et malgré que j’aie le cœur bien gros à cette heure où je salue tes fiançailles, en songeant qu’il manque à mon côté quelqu’un qui me double moi-même, sache bien que je trouve encore un sourire pour accueillir celui que tu as choisi et que j’ouvre mes bras tout grand pour t’embrasser ma chérie, qui reste la petite Lili des temps heureux.

FCM

 

 

 

 

 

Lettre de Mathieu Merklen, notaire à Toul, à Raymond Carré de Malberg, 25 février 1918.

Cependant un vent de panique a soufflé sur Toul qui a fait fuir bien des gens : à chaque carrefour on était arrêté lorsqu’on sortait : « comment vous êtes encore là, vous n’avez donc pas peur, vous ignorez que les pires catastrophes nous menacent, et patati et patata, et caeteri et caetera ».                                                                                                                                          25 février 1918

Mon cher ami,

Avant tout je t’adresse et je te prie de transmettre à madame Carré de Malberg et à tous les vôtres nos sincères et douloureuses condoléances si tardives soient elles dans le deuil qui vous a atteint en la personne de ton beau Père[1]… Je comprends combien cette séparation quoique prévue nous est cruelle et pénible, plus cruelle encore dans les pénibles heures que nous vivons.

Et puisque nous en sommes sur ce point j’en arrive sans transition à la question que tu me poses. Il est bien certain que dans la situation actuelle vous ne pouvez rien faire. Il est très exact aussi que tu aurais le droit de demander à ton beau frère qui aurait le devoir de te donner satisfaction un aperçu détaillé de la situation. Le chiffre global qu’il m’a indiqué est évidemment sommaire et je comprends et je partage ton sentiment. Est-ce à dire que tu devrais exiger le détail en question ? Je ne le pense pas. A ta place j’attendrais une occasion pour demander la chose. On aura sans doute besoin de ta signature pour une chose ou pour une autre : à ce moment tu pourras et tu devras même avec le tact et la modération dont tu ne t’es jamais départi demander qu’il te donne un état de situation détaillé que ta qualité de chef de famille te fait un devoir de connaître. Mais j’attendrais sans rien dire jusqu’à ce que l’occasion se présente.

Ce que tu m’écris relativement à Elisabeth me fait grand plaisir : nous vous félicitons de grand cœur, et nous adressons à la gentille fiancée nos vœux bien sincères de parfait bonheur. La question du contrat de mariage me paraît simple. Voici comment je procéderais : je ferais apporter à la future comme apport personnel :

Une somme de X (100 000 frs par exemple ou davantage 200 ou même 300 000 frs) en bonnes valeurs bien connues des parties sans autrement les détailler dans le contrat.

Puis, en dehors et à côté du contrat, je dresserais un état de ces valeurs signé et reconnu sincère et véritable par les parties en expliquant dans cet état pourquoi on ne les a pas détaillées dans le contrat. Au surplus les valeurs seraient dans le contrat même réservées propres en nature à la future.

Enfin, pour remédier au défaut de réserve dans dont les futurs ne peuvent pas quant à présent toucher les intérêts et les dividendes, vous pourriez ta femme et toi par un acte en dehors du contrat afin d’éviter de gros droits d’enregistrement, vous engager à servir à Elisabeth une rente annuelle et viagère de X … jusqu’au jour où soit par la rentrée en possession de ses valeurs, soit par héritage recueilli dans la succession du premier mourant de vous deux elle aurait un revenu égal à la rente que vous lui assurerez de la sorte.

Tout cela demandera à être mis au point ! je ne t’indique que le « schéma » de la chose pour te faire voir comment on pourra procéder.

J’ajoute que si ton futur gendre l’exigeait ou pourrait insérer cette constitution de rente dans le contrat de mariage. Mais encore une fois, cela entrainerait de gros droits d’enregistrement inutiles en présence de votre honorabilité et de votre solvabilité aussi parfaites l’une que l’autre. Et tu sais mieux que moi que les rentes ne sont pas sujettes à rapport ; donc au point de vu du droit pas de question comme dirait notre regretté maître feu monsieur Beudant.

Je reste d’ailleurs à ton entière disposition, cela va sans dire pour tous renseignements complémentaires que tu aurais à me demander.

Et maintenant ouvrons un autre chapitre.

Oh ! il n’est pas bien réjouissant quoique nous n’ayons Dieu merci jusqu’alors aucun sujet particulier de nous plaindre. Et d’abord je vous félicite de votre détermination. Si ma femme m’avait écouté, si elle consentait à m’obéir, elle serait partie pour Paris dès le d’octobre avec Pierre en emportant les vieux meubles que nous aimons à cause des souvenirs qu’ils nous rappellent plus qu’en raison de leur valeur. Mais ni l’une ni l’autre en veulent me laisser seul ici à cause de l’état plus ou moins précaire de ma santé : ils se refusent absolument à partir. A la garde de Dieu donc et advienne que plante !!

Cependant un vent de panique a soufflé sur Toul qui a fait fuir bien des gens : à chaque carrefour on était arrêté lorsqu’on sortait : « comment vous êtes encore là, vous n’avez donc pas peur, vous ignorez que les pires catastrophes nous menacent, et patati et patata, et caeteri et caetera ». Si bien qu’en rentrant chez soi on avait l’âme quelque peu chavirée car la peur est aussi contagieuse que la coqueluche. Maintenant que les pusillanimes ont fui on est un peu plus tranquille.

Mais il y a encore tous les jours des départs et des déménagements.

Le Parquet général m’a envoyé il y a une quinzaine une note comme Président de la chambre des notaires relativement aux précautions à prendre pour préserver nos minutes et nos archives et les mettre à l’abri des bombardements aériens éventuels !

Les notaires de Nancy ont transporté une partie de leurs minutes à Dreux où ils ont loué un immeuble et préposé un ancien élu à leur surveillance. Ici nous n’avons encore rien fait : j’ai écrit au Garde des Sceaux pour qu’il permette aux notaires de notre arrondissement qui voudront prendre cette mesure, de transporter leurs minutes à l’intérieur. Je ne sais si mon optimisme m’abuse : je me persuade qu’il n’y aura rien, et je suis résolu quant à moi à rester dans le statu quo en attendant les évènements.

Toutes ces demi-mesures sont mortelles : qu’on nous dise carrément de nous en aller : je serai très heureux de fermer mon étude, car j’ai grand très grand besoin de repos. Depuis le 1er janvier l’ancien huissier qui travaillait à mon étude est parti avec sa famille et son mobilier : je suis seul avec 2 gamins de 13 et 16 ans ; je ne navigue plus, je nage sans apercevoir les bords et je ne sais plus où j’en suis. Je ne vois pas comment on peut travailler sans des minutes et sans des archives : autant prendre à un menuisier son établi et ses outils… Encore une fois qu’on nous dise de fermer et je cours vous rejoindre à Paris. Mais tant qu’on ne nous donnera pas cet ordre de fermeture je resterai à mon poste. Et pourtant ! J’affirme que le dernier des esclaves est plus heureux que moi, parce que lorsque la tâche si dure soit elle est remplie il repose tranquille : tandis que j’essaie de déblayer sans y parvenir – clients, correspondance, actes, comptabilité : c’est à y perdre le sens : cela ne m’arrivera pas et je continuerai à turbiner. Oh les chameaux de Boches quelle fin de carrière ils me valent les misérables !

Ma femme travaille à l’étude dans ses heures de loisir trop peu nombreuses malheureusement ; depuis longtemps elle m’avait offert son concours ; je ne pensais pas que je serais forcé de l’accepter.

Nous avons de bonnes nouvelles de Louis toujours à Souilly : physique bon, moral excellent. Nous l’attendons en permission de détente pour les premiers jours de mars.

Pierre travaille avec ardeur : il mène de front philo et math élém. au collège de Toul et mérite les éloges de tous. Ah il ne faut pas lui parler de partir : il adore son collège et son Toul mais ne nous dit toujours pas ce qu’il fera l’an prochain.

Nous avons été très alertés ces jours derniers : 7 fois de 7h à minuit un jour de la semaine dernière. Depuis trois jours nous sommes tranquilles.

Ta lettre a été la bienvenue : nous parlions de toi lorsque le facteur l’a apportée. Depuis plusieurs semaines je voulais t’écrire ; Mais! Je me couche tous les soirs entre 11H et minuit et je ne sors pas dans la journée. Si encore j’arrivais à satisfaire mon devoir. Impossible : je ne puis pas seul faire l’ouvrage de quatre et puis les années se font sentir de plus en plus.

Pourtant je ne puis pas me plaindre : je n’ai presque pas été arrêté depuis le mois d’octobre… Bonsoir mon cher ami ou plutôt bonjour il est une heure du matin. Respectueux hommages et bons souvenirs de ma femme à madame de malberg. Mon tout cordialement dévoué.
Merklen

[sur la première page] Si tu revenais dans la région fais nous signe et envoie-moi tes lieu et date de naissance et ton signalement : j’essaierai de t’obtenir directement un sauf conduit pour t’arrêter à Toul, mais préviens moi 8 à 10 jours à l’avance pour me permettre de me retourner. Maintenant que nous avons ici une armée ce n’est pas facile et néanmoins je pourrai, je pense, l’obtenir sans trop de peine.

[1] Louis Valentin

 

 

 

 

 

Poésie recopiée par André Jacquelin et envoyée à Elisabeth Carré de Malberg, Février 1918

Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;
La rêverie avec le doigt contre la tempe
Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés ;
L’heure du thé fumant et des livres fermés ;
La douceur de sentir la fin de la soirée ;
La fatigue charmante et l’attente adorée ;
De l’ombre nuptiale et de la douce nuit,
Oh ! tout cela, mon cœur ardent le poursuit
à travers toutes remises vaines,
Impatient mes mois, furieux des semaines !

Verlaine

Je vous demande pardon, ma chérie, ma mémoire est en défaut pour les trois derniers vers qui ne sont pas justes[1] tels que je vous les envoie. D’ailleurs, ce n’est pas pour leur forme – Verlaine était trop paresseux pour la soigner[2]– c’est pour leur rêve un peu voisin du nôtre que je les aime..

[1] Le poème Le foyer, la lueur étroite de la lampe du recueil « La bonne chanson «  se finit par ces trois vers :
Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuit
Sans relâche, à travers toutes remises vaines,
Impatient mes mois, furieux des semaines !

[2] On laisse à André Jacquelin la responsabilité de ce jugement…

Poésie de Verlaine recopiée par André Jacquelin pour Elisabeth Carré de Malberg, Fevrier 1918. Poésie de Verlaine recopiée par André Jacquelin pour Elisabeth Carré de Malberg, Fevrier 1918.

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 27 février 1918.

Vous étiez appuyé à la tablette de la fenêtre grande ouverte, par où entrait un air doux et pur, le ciel était bleu tendre au-dessus d’un toit et des collines lointaines, et je voyais le soleil se jouer dans vos cheveux blonds… Il faisait si bon, si bon !…

27 février 1918

Mon petit Chéri,

J’ai ce matin un peu plus de temps devant moi pour vous écrire et j’en suis heureuse vraiment, car avant-hier j’ai dû tant me dépêcher que je ne sais pas ce que je vous ai écrit…

Nos trimballages sont finis là en bas, pour le moment, mais d’une heure à l’autre les meubles de ma tante[1] peuvent arriver et c’est une nouvelle corvée en perspective !

Hier, j’ai passé ma journée à l’hôpital, pour un seul blessé, aussi ces gardes sont-elles devenues bien ennuyeuses ; mais, pour nous occuper, on nous fait repeindre toutes les boîtes à matériel de pansements, de sorte que je n’ai même pas la possibilité d’écrire pendant ce temps !

Et hier il faisait une journée exquise, une de ces premières journées de printemps où l’air est transparent et le ciel d’une douceur charmante, où tout baigne dans une lumière radieuse et où l’on se sent joyeux, léger… – comme si l’on renaissait à la vie ! J’aurais voulu pouvoir aller me promener et respirer dehors, mais non, il fallait rester là, et j’ai pensé à vous aussi, mon Chéri, enfermé dans votre cave sombre, travaillant peut-être cette fastidieuse parasitologie… – et je vous ai trouvé beaucoup à plaindre que moi-même, mon pauvre petit Chéri, soyez-en certain !

Mais ces journées de printemps, d’avant-printemps plutôt, vous savez pourquoi je les aime tant ?… Elles me font revivre d’une façon unique les premières émotions que j’ai connues par vous à Caen, il me semble être encore dans notre salle de pansements et vous entendre me parler : vous étiez appuyé à la tablette de la fenêtre grande ouverte, par où entrait un air doux et pur, le ciel était bleu tendre au-dessus d’un toit et des collines lointaines, et je voyais le soleil se jouer dans vos cheveux blonds… Il faisait si bon, si bon !… – Et c’est alors que j’aurais voulu pouvoir venir me blottir dans tes bras et t’embrasser… Oh ! Il me semble que vous devez vous souvenir aussi de ces jours-là où nous étions si proches déjà l’un de l’autre !

J’ai relu tous ces jours-ci « Polyphème[2]  » et une grande partie des « Poèmes inachevés » et je pense que les petits traits que vous avez ajoutés, pour moi… sont ceux au crayon noir, car à plusieurs endroits ils surchargent ceux au crayon rouge ! Les passages qu’ils soulignent sont aussi, peut-être, plus tendres et j’aime à imaginer que vous les aimiez parce que j’étais déjà dans votre cœur…

Oui, ces vers sont bien beaux, si larges, si puissants dans leur simplicité et si profonds ; je les apprécie peut-être encore plus à cette seconde lecture, mais, mon Chéri aimé, ce que je pense aussi – et pour la seconde fois – c’est qu’il faut que vous ayez été bien triste à certains moments de votre vie pour avoir tant aimé ce « Polyphème ». Un jour, le confierez-vous à votre petite Lise ?…

J’ai reçu hier soir votre lettre et les vers de Verlaine qui sont exquis… C’est bien ce rêve aussi que j’ai fait, et dont avec toi, mon Aimé, j’attends la douce réalisation : cette vie de solitude à deux et d’amour ! Mais j’ai confiance que bientôt, bientôt ce grand bonheur nous sera donné.
Je suis à toi, mon Chéri bien-aimé, et je ne te quitterai plus…

Lise

P.S. Et dire que je ne vous ai même pas écrit encore que depuis samedi j’ai de nouveau ma bague, très joliment montée avec des petits brillants ; mais c’est la perle surtout qui est ravissante, le soir elle est d’une blancheur…

[1] Marie Carré de Malberg
[2] Poésie de Verhaeren

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