Maurice Jacques alias Chatton…

Maurice Jacques, militaire de carrière, est le mari de Gabrielle Carré de Malberg la tante d’Elisabeth. Ils habitent Vesoul avec leurs trois filles (Geneviève (dite Vevette), Raymonde (dite Monda) et Jacqueline (dite Linette). Au début de la guerre, il a 53 ans  il occupe une fonction peu prestigieuse, il est colonel des services spéciaux de la 7ème région, ce qui lui vaut une certaine condescendance de la part de la famille Carré de Malberg. Depuis le courrier du 25 mars 1916, ses lettres se sont semble-t-il perdues. La mort de Monsieur Valentin lui donne l’occasion d’adresser ses condoléances à Raymond et à Marguerite; il raconte dans cette longue missive du 12 décembre 1917,  son expérience de la guerre tout en montrant l’importance de sa mission et son utilité sur le front. Il signe mystérieusement ses lettres « Chatton ». (Publié le 6 octobre 2018)

Gabrielle Carré de Malberg, épouse de Maurice Jacques. Gabrielle Carré de Malberg, épouse de Maurice Jacques.

Lettre de Maurice Jacques à Raymond Carré de Malberg, 25 mars 1916.

J’ai reçu à une centaine de mètres de moi un gros obus de 150, dont le sifflement m’a fait faire le crapaud, avant qu’il n’éclate et j’ai entendu l’éclatement en même temps que le départ.

Le lieutenant-Colonel
Major des tranchées du Sous-Secteur Nord

Aux Armées, le 25 Mars 16

Mon cher Raymond, comme vous avez eu l’amabilité de m’écrire, il faut que je vous réponde et c’est pour moi vous le pensez bien, un véritable plaisir que de venir causer avec vous, mais comme je suis très pressé, ma lettre sera un peu collective, car je n’ai pas le temps d’écrire à tout le monde, aussi vous prierai-je de la communiquer à Gabrielle.

Je suis très pris comme je vous l’ai dit plus haut non seulement par un travail de bureau qui consiste à faire pousser sur l’avant tout le matériel qui est nécessaire pour l’aménagement et le perfectionnement de nos travaux, mais encore par les visites journalières que je suis obligé de faire pour voir par moi-même comment se font les travaux et surtout le rendement donné par nos hommes qui font beaucoup. Ce n’est pas comme les territoriaux qui mettent fort bien en pratique la théorie du moindre effort. Que ces hommes sont vieux ! Quand je pense qu’ils ont de 12 à 15 ans de moins que moi, je ne puis m’empêcher de remercier la Providence de m’avoir donné une si bonne santé, car si quelque soir je rentre un peu fatigué, le lendemain matin il n’y paraît plus.

Avant hier en faisant ma tournée, j’ai reçu à une centaine de mètres de moi un gros obus de 150, dont le sifflement m’a fait faire le crapaud, avant qu’il n’éclate et j’ai entendu l’éclatement en même temps que le départ. Deux saigneurs[1] de cette importance sont venus là coup sur coup et puis cela a été tout. Quelques instants auparavant je pensais aux miens en songeant combien Linette aurait été contente de se trouver là, car je marchais dans un véritable champ de coucous. Ces obus m’ayant contraint de m’arrêter pendant vingt bonnes minutes dans un trou j’ai repris ma marche pour aller inspecter les travaux que nous faisons faire sur une position très forte qui se trouve juste en face des Boches, qui l’appellent d’ailleurs la forteresse de…. Effectivement quand on arrive là, on se rend compte de l’importance de cet ouvrage, où tous nos abris sont sous percés dans les flancs de la montagne qui est traversée par deux grands tunnels le long desquels couchent nos hommes : Là dedans sont les postes téléphoniques, les abris à munitions, à vivres etc etc, citerne pour l’eau. Au centre s’ouvre une cheminée pour permettre aux observateurs d’aller sur la crête de la montagne. En un mot c’est prodigieux.

Hier j’ai fait une autre course, mais moins intéressante et par contre bien plus pénible, car je suis rentré fourbu. Il s’agissait de l’étude d’une autre ligne de défense, destinée encore à renforcer celle dont je viens de vous parler. J’ai pu faire ce travail sans être inquiété le moins du monde par les obus boches. Le secteur que nous occupons est on ne peut plus intéressant, j’aurais encore beaucoup d’autres choses à vous dire le concernant, mais là j’entrerais dans le domaine des questions qui doivent rester secrètes.

Que vous dirai-je de Verdun ! Là encore, je pourrais vous apprendre certaines choses bien intéressantes, mais qui ne s’écrivent pas. Nous croyons très fermement que l’action boche est enrayée là-bas, mais rien ne nous dit que les Allemands ne vont pas tenter un autre coup sur un autre point. Nous savons qu’ils ont encore des disponibilités en hommes et que vont-ils en faire ? Vont-ils les garder pour parer aux coups qui se préparent contre eux ou vont-ils encore essayer une ruée kolossale contre nous, pour essayer de nous anéantir et se retourner sur un autre front, ceci semble plus faire partie de leurs théories.

En tout cas, bien que Nancy n’aie pas été bombardée depuis le 26 février, je crois qu’il serait plus prudent d’attendre encore avant d’y retourner définitivement, car ce point pourrait bien être un de ceux qu’ils auraient l’intention d’attaquer, malgré les échecs qu’ils ont déjà éprouvés sur ces lignes, qu’ils leur coûteraient encore bien plus de sacrifices qu’en août 1914. 1914 ! Que cette date semble déjà loin ! Qui eut dit à ce moment qu’au mois de mars 1916 nous serions encore en guerre et surtout que les actions principales se dérouleraient encore sur le front actuel.

Ceci m’amène à parler de la fin de la guerre. Hélas ! Je ne la vois pas encore et nous ne pourrons avoir des données exactes sur cette question qu’après une bien grosse action sur tous les fronts, lorsque les alliés ayant porté au maximum leurs moyens d’action, ils les feront jouer… Attendons.

Avez-vous des nouvelles de François ? Il y a bien longtemps que Gabrielle ne m’a pas écrit à son sujet.

Avez-vous des nouvelles d’Alsace, des Wenger, de Mr et Mme Valentin etc…

Pris par le temps je suis forcé d’écourter ma lettre, mais non sans vous demander de dire à Gab. que je pense bien à elle et que je ne la vois pas du tout immobilisée sur sa chaise longue. J’espère que d’ici peu elle pourra marcher et qu’elle sera complètement rétablie.

J’ai reçu ce matin la lettre de Vevette en même temps que la vôtre : dites-lui bien, je vous prie, que j’ai reçu ses photographies. Au revoir, mon cher Raymond, embrassez bien tous les miens pour moi et mille choses affectueuses aux vôtres et croyez-moi votre bien affectionné…

Jacques

[1] Sic. Jeu de mot volontaire ou involontaire?

 

 

 

 

 

Lettre de Maurice Jacques à Raymond Carré de Malberg, 12 décembre 1917.

C’est là que sous mes yeux, j’ai vu brûler et anéantir nos tanks, sur lesquels on avait alors fondé de si belles espérances. Que ces heures sont amères, surtout lorsqu’on est témoin de tant de sacrifices humains restés inutiles.

12 décembre 1917

 

Mon cher Raymond,

Voici donc après plus d’un an, notre correspondance rétablie et malheureusement dans des circonstances bien cruelles pour Marguerite qui aimait tant son père et bien pénibles pour vous ; en tous cas, soyez persuadés tous, que si mes lettres ne vous arrivaient pas, ma pensée était bien souvent avec vous et que souvent très souvent, je demandais à Gabrielle de m’écrire ce que les uns et les autres devenaient.

Votre lettre me laisse entrevoir les complications nouvelles de votre existence, dues à la disparition de ce pauvre Monsieur Valentin et il est facile de comprendre que vous vous trouvez aujourd’hui en face de problèmes à solutions multiples, vous faisant bien hésiter sur la prise d’une détermination, compatible d’une part avec les devoirs filiaux et d’autre part avec les obligations paternelles.

Que de choses se sont passées déjà depuis que nous ne nous sommes vus. Je ne parlerai pas de la Somme où j’ai été assez heureux pour retrouver et par suite faire arranger la tombe de ce pauvre François, mais seulement vous dirai-je que le 18 avril, j’étais à Béry-au-Bac et Sapigneul au moment de notre soi-disant grande offensive ; c’est là sous un marmitage d’enfer que nous avons eu la cruelle déception de voir tous les efforts faits, rester stériles. C’est là que sous mes yeux, j’ai vu brûler et anéantir nos tanks, sur lesquels on avait alors fondé de si belles espérances. Que ces heures sont amères, surtout lorsqu’on est témoin de tant de sacrifices humains restés inutiles.

Après être resté trois mois dans cette région, nous sommes venus au repos dans l’Aube, pour être ensuite dirigés sur Verdun où nous sommes restés deux mois, et c’est à la fin de ce séjour dans ce secteur le pire de tous – car je les ai faits tous – que je suis allé en permission.

Oui, c’était pendant que les miens étaient si bien et en si bon air, à St Gervais, que j’étais sous Verdun, (région Beaumont, bois de Chaume, Bezonveaux) à respirer leurs nouveaux gaz et à recevoir par jour une moyenne de soixante mille obus, sur un front de trois kilomètres cinq cents. – Je n’avais jamais rien vu de pareil et quel aspect de désolation et de mort règne autour de cet horrible chaos d’os, d’équipements, de munitions d’armes, de canons brisés, qui vous entourent et sur lesquels on piétine sans cesse. A cela ajoutez cette odeur cadavérique à laquelle on ne peut échapper, les obus bouleversant à chaque instant les tombes de fortune des malheureux qui sont restés dans la lutte ou qui ont été tués en accomplissant une mission.

Ah, quel soupir de satisfaction, quand profitant d’une accalmie dans le tir, j’ai mis le nez dehors, pour retourner vers l’arrière ; j’en avais d’ailleurs assez, j’étais fatigué et l’eau javellisée que nous buvions avait fini par me donner un peu d’entérite.

Ma bonne permission m’a vite remis et me voici maintenant dans un véritable paradis, à quelques centaines de mètres de la maison où vous vîntes présenter vos premiers hommages à Mademoiselle Vévette.

Cette région, me direz-vous, devrait me porter à avoir des idées roses, alors qu’étant à Vesoul vous avez appris que moi, moi j’avais le cafard. Moi réputé pour l’optimiste auquel il était inutile de montrer qu’il se trompait. Telle était du moins je crois l’opinion que dans la famille on avait sur moi. – Mais comme on est toujours très bien disposé pour se juger soi-même – bien que l’on soit mauvais juge en ce cas – je vous dirai que j’ai toujours au contraire pensé juger les choses à leur juste valeur, sans optimisme ni pessimisme. – Ne souriez pas.

C’est donc pourquoi aujourd’hui, j’ai le cafard, le vrai cafard et vous pourrez je crois ne pas trop vous en étonner, lorsque vous considérez le gâchis parlementaire, la difficulté d’entente entre les alliés et enfin comme bouquet : la défection russe ! – Tout cela vous en conviendrez, n’est pas du tout reluisant.

Or, mon cafard a commencé à travailler au jour où, retour d’Italie, Painlevé & Lloyd George[1] ont prononcé leurs fameux discours – Combien ils ressemblaient peu à ceux qu’autrefois ils claironnaient à Londres ou à Paris, car il n’est nullement fait allusion dans ces discours, de la victoire certaine, indiscutable, de notre supériorité marquée en tout & pour tout sur les empires centraux.

Plus tard, aucune allusion même à cette victoire, n’est venue atténuer l’effet produit et la défaillance russe ne fait que me confirmer dans mes craintes. Voilà donc les Allemands qui peuvent libérer une grande partie de leurs troupes employées jusque là à la garde du front oriental, ils vont donc les utiliser certainement sur notre front avant l’intervention américaine. Serons-nous alors assez forts, pour soutenir ce choc, qui sera colossal à n’en pas douter, les Allemands ne faisant jamais les choses à moitié. Et quand cette intervention américaine va-t-elle se produire ? Je l’ignore, mais je ne crois pas qu’elle puisse faire sentir son effet – et par là, je ne veux pas dire intervention complète – avant la fin du premier semestre prochain. Et encore, que vaudront ces troupes improvisées commandées par des cadres de fortune & n’ayant jamais vu le feu !

Maintenant où se produira cet effort allemand ? Je l’ignore complètement, tout en souhaitant cependant que notre commandement soit, lui, renseigné ! Les idées défaitistes ont fait leur œuvre dans l’armée, nous avons heureusement enrayé le mal[2], mais il se peut qu’il germe encore et alors on ne pourrait plus répondre de rien, si nous subissons un gros revers. Tout ceci, mon cher Raymond, ne sont que des suppositions logiques que je verrais avec le plus grand plaisir réfutées… Mais hélas, personne ne m’a encore fait voir que je me trompais.

Ces considérations générales données, j’en suis alors arrivé à des considérations d’ordre privé et dans l’ignorance du point sur lequel je présume que les boches feront leur attaque, j’ai pensé que les menées boches en Suisse devaient avoir un but, – amener l’armée fédérale à ne pas vouloir se battre – et en profiter pour se ruer chez nous par cette voie nouvelle.

Envisageant cette question sous ce jour, j’ai écrit à Gabrielle d’avoir à faire tous les préparatifs, dans le cas où ce malheur surviendrait. Il vaut mieux avoir déjà envisagé la situation par avance, que d’avoir à lui faire face quand elle se présente brutalement. Mais où aller ? C’est encore ce que je n’ai pu décider. Etant donnée la façon dont les boches se conduisent, il est inadmissible que mes filles restent à Vesoul et si Gabrielle seule y restait, pour sauver le peu que nous avons, la malheureuse serait totalement séparée de nous tous et privée de nouvelles.

Quant à ce qui me concerne personnellement, je crois que j’ai été bien roulé, on nous a engagé à prendre le commandement de régiments territoriaux en nous promettant de ne pas nous y oublier et de nous en tenir compte, mais non seulement je crois, mais je suis sûr qu’on nous y oublie et que l’on ne nous en tient pas compte, bien qu’au poste que nous occupons, nous sommes bien plus exposés que dans mon arme d’origine.

Du reste je dois dire que j’en ai pris mon parti depuis octobre dernier où je me suis vu préférer des camarades plus jeunes, malgré les notes et le numéro splendides que m’avaient donnés le Commandant de Corps d’Armée et le Ct de l’Armée. Je continue à faire mon devoir le mieux possible & que Dieu me ramène chez moi après la guerre.

Oui après la guerre… Mes enfants vous ont-elles dit avec quelle terreur j’envisage ce moment. Mais n’y pensons pas, ou plutôt, n’en parlons pas, songeons au présent et malgré tout faisons confiance à ces braves soldats qui m’entourent et qui se sont toujours si bien montrés, les braves petits jeunes & les admirables vieux.

Il pleuvait aujourd’hui, mon cher Raymond, c’est ce qui m’a fait tant bavarder avec vous, et puis ici ce n’est pas comme à Verdun, nous avons du temps de reste, pendant lequel malheureusement on broie du noir parfois.

Ne croyez pas cependant que je sois déprimé et que je ressemble à une loque : au contraire, plus les circonstances sont critiques, plus il faut être énergique, mais cela ne doit pas vous empêcher de voir les choses sous leur vrai jour.

Si vous alliez passer quelques jours dans votre résidence de faculté[3], faites le moi savoir peut-être alors pourrais-je aller vous serrer la main. Mille bonnes choses pour tout votre entourage et soyez bien persuadé, que mon long silence n’avait en rien amoindri ma profonde affection pour vous.

Et pour terminer sur un mot qui vous fera tout au moins sourire, je signe

Chatton[4]

J’apprends à la dernière minute que Caillaux[5] est inculpé… Voilà qui va faire plaisir à nos poilus !

[1] Painlevé & Lloyd Georges respectivement ministre français de la guerre et premier ministre britannique. Painelvé a exprimé de sérieux doutes sur la réussite de l’offensive Nivelle et Lloyd Georges a dressé un sombre bilan de l’année 1917.
[2] Au printemps 1917, après trois années de combats meurtriers et indécis, l’offensive de Nivelle sur le chemin des Dames, qui devait mettre un terme à la guerre, est un échec : les pertes sont nombreuses, les conditions de vie au front sont effroyables, les permissions très rares.  La déception et la colère gagnent les troupes, qui doutent de plus en plus de l’efficacité du commandement. Face à l’entêtement de l’état-major de poursuivre les offensives, de nombreuses mutineries éclatent qui seront durement réprimées (1381 condamnations aux travaux forcés ou longues peines, 554 condamnations à mort dont 49 furent effectives).
Cependant le nombre de fusillés pour l’exemple en 1917 est moins important qu’il ne le fut en 1914 (environ 200) et 1915 (environ 260).
[3] Nancy
[4] Malgré nos recherches nous n’avons pas trouvé à quoi ou çà qui pouvait renvoyer ce « Chatton », excepté à un politicien de l’époque, Suisse et plutôt conservateur …
[5] Joseph Caillaux (1863-1944), ministre des Finances en 1913, mène une politique d’impôt sur le revenu et d’opposition à la guerre (il envisage de reprendre la tête du gouvernement avec Jean Jaurès pour ministre des Affaires étrangères) ce qui lui vaut l’hostilité de la droite nationaliste. Sa femme, désespérée par la violente campagne dont il est victime en particulier dans le Figaro, se rend chez le directeur du journal, Calmette, tire sur lui et le tue. Elle est acquittée, mais Caillaux a dû démissionner. Le geste fatal d’Henriette Caillaux a empêché son mari de revenir à la présidence du Conseil à un moment crucial. Ce faisant, il a annihilé l’espoir d’une alternative diplomatique à la tragédie majeure dans laquelle va sombrer l’Europe…
Pendant la guerre, Caillaux est envoyé en mission en Amérique du Sud, puis en Italie. Fidèle à ses convictions, il cherche à tisser des liens en vue de hâter une paix de compromis.
Surveillé et suspecté de trahison par les nationalistes, il est inculpé « d’intelligences (sic) avec l’ennemi et machination avec des puissances étrangères » et arrêté le gouvernement Clémenceau.
Le Sénat, constitué en Haute Cour, le condamne en février 1920 à trois ans de prison. Amnistié, il se fait réélire député de Mamers et revient même au gouvernement comme ministre des Finances en avril-octobre 1925, mais sa place dans l’Histoire aura été escamotée à jamais, en laissant le regret d’une guerre qui aurait pu être, sinon empêchée, du moins mieux conduite.

 

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