1916, Récit d’une Année

Longtemps après la fin de la guerre, André Jacquelin a raconté dans un texte inédit sa vie et sa relation avec Elisabeth Carré de Malberg. On possède deux versions de ce manuscrit. Il nous parait judicieux ici d’en donner un extrait, quittant pour une fois l’ordre strictement chronologique des courriers, pour prendre le recul du temps. André y raconte ce qu’il ne disait pas, ce qu’il ne pouvait pas dire dans ses lettres à sa future fiancée et à fortiori dans celles envoyées à sa mère Caroline Jacquelin…

Il y cite certaines lettres d’Elisabeth comme autant de signes de la difficulté de leur situation sentimentale.  Ce texte permet aussi de situer et de préciser les différents combats auxquels il participa  pendant cette dure année 1916. (Mise en ligne 22 janvier 2017)

Scaphandrier canal de la Somme L' Eclusier, Novembre 1916 Scaphandrier, canal de la Somme L’ Eclusier (près de vaux), Novembre 1916

Texte écrit par André Jacquelin dans les années 1970.

Tout cela, je ne l’ai pas écrit sur le moment à Elisabeth, je l’ai à peine dit ensuite, mais je voudrais qu’elle le sache et qu’elle comprenne mieux sur quelle sinistre toile de fond vivait et survivait mon amour.

C’est vers cette époque que survint la terrible attaque sur Verdun. Retirés de l’Artois, nous fûmes conduits à Ligny en Barrois et par la Voie Sacrée, amenés en camions, un mois environ après le début de l’offensive allemande. Toutes les troupes étaient vouées à passer dans ce secteur sanglant gorgé d’héroïsme, où l’ennemi avait concentré tant d’artillerie lourde pour y parachever la guerre d’extermination. Pétain dirigeait, les rumeurs disaient qu’il n’y avait presque pas de boyaux ni de tranchées. Le moral était très bas pendant la journée que nous passâmes dans un bois sans feuille sous une chute de grésil qu’apportait un vent glacé, avec le tonnerre ininterrompu des canons. On y discernait un roulement régulier de l’artillerie de moyen calibre, 105, 210 voire 130 autrichien, que ponctuait ça et là l’écroulement titanesque des monstrueux obus tirés sans doute sur la forteresse ou les forts. Orchestre continu, démentiel, furie hors de toute mesure humaine, où il était inconcevable d’avoir à entrer. Nous y montâmes le soir même en suivant la voie du petit Decauville[1] qui ravitaillait. Un train passa. Il nous valu un formidable obus qui nous jeta par terre : son entonnoir mangeait sur le ballast, n’ayant tué, ni blessé personne. Peu avant d’arriver aux casemates, un tir de 210 nous accueillit sans nous faire plus de mal mais nous obligeant à nous mettre en boule. Je poussais du coude Deberteix qui était auprès de moi : « Pigez F… » c’était notre médecin du bataillon qui avait pris comme nous tous, la position normale de l’homme accroupi. Mais le plus étrange était qu’il se protégeait la tête avec son imperméable ! Un autre souvenir de Verdun : une nuit j’avais dormi dans un abri assez illusoire et à poings fermés. A mon réveil j’appris que je nous avions été bombardés avec du gros calibre. C’est sur la porte de cet abri que j’écrivais une carte à ma fiancée quand arriva un 130 autrichien à tir rasant percuta le sol juste après avoir dépassé la porte, me couvrant de poussière et de fumée, mais sans aucun éclat dans ma direction. La même veine ne fut pas accordée au pauvre Laury mon collègue du bataillon voisin, qui eut la cuisse coupée par un 105 et me fut amené à mon poste de secours, noir de poudre, brulé par l’explosion et qui devait mourir la nuit suivante dans l’ambulance devant Verdun. Je lui avait posé une ligature sur sa fémorale bien qu’elle ne saignât pas, seules morphines et huile camphrée purent adoucir sa fin. Le troisième médecin auxiliaire du régiment eut deux tympans crevés par un 77 fusant qui explosa juste au dessus de sa tête. Je fus donc seul des trois à sortir de Verdun sans blessure. Autre émotion, un obus défonça la cave du petit village de bras où j’officiais, tuant deux de mes blessés et m’obligeant à en évacuer deux autres sur mon dos sous le tir ce qui me valut d’être cité à l’ordre de la Brigade. Mais le souvenir le plus pénible que je garde de Verdun est celui de la côte du Poivre où je passais ma dernière journée sous un bombardement qui débuta à dix heures du matin pour ne cesser qu’à dix-sept heures. Toutes les demi-minutes quatre obus dégringolaient, d’un gros calibre, auquel l’abri ne pouvait sûrement pas résister, les uns trop longs, les autres trop courts. Nous n’avons ni parlé, ni mangé, ni bu pendant ce tir, nous nous disions : « à quoi bon ? Nous allons être écrasés. » Le plus fort est que ce pilonnage étendu à toute la Côte du Poivre[2] ne causa aucun mort, trois blessés seulement contusionnés sous les abris éboulés. Lorsque le médecin qui me relevait me demanda comment j’allais, je ne pu que lui dire : « Mon cher camarade, je ne vous souhaite pas une journée comme celle que nous venons de passer, je ne croyais pas y survivre pour vous accueillir ». Il appartenait à une division, je ne sais laquelle qui remplaçait la nôtre. Notre artillerie divisionnaire avait été mise cul par dessus tête en vingt-quatre heures, avant même que l’infanterie n’ait pris position. Celle-ci avait 55% de pertes quand nous avons quitté le secteur.

Page du manuscrit d'André Jacquelin: "Deux guerres en une seule vie". Page du manuscrit d’André Jacquelin: « Deux guerres en une seule vie ».

En faisant cette ultime relève, nous savions qu’avec de tels vides nous n’y remonterions pas. Nous avons descendu le boyau criblé de trous d’obus récents, que les territoriaux s’efforçaient de combler, puis, sachant que les allemands battaient à des intervalles variables « le ravin de la mort » où la route de bras bifurquait, nous avons franchi en courant ce carrefour dangereux. Ils utilisaient pour l’interdire nos propres 75 capturés au début de leur offensive. Ensuite nous avons traversé le village où j’avais fait à mon pauvre ami Laury son dernier pansement et d’où l’ambulance n’avait pu l’évacuer que trop tard. Ce qui restait de mon poste de secours, la cave, semblait avoir été effondrée par les derniers tirs. Nous avons atteint « la maison de l’éclusier », d’où nous avions plus qu’à suivre le chemin de halage, relativement sûr, à condition d’éviter Verdun.

La nuit était, après cette journée d’enfer, anormalement calme. Seuls quelques obus éclataient sur le Mort-Homme[3], où, ça et là, sur la ville dévastée. Une lune paisible éclairait l’ombre tiède presque déjà printanière. Des grenouilles amoureuses coassaient dans le fossé. Malgré nos morts, nous étions gais d’aller vers un long repos. Quand nous arriverions à la fin de notre longue relève, le jour se lèverait sur la saucisse montant dans le ciel, et que dorerait le soleil.

Oui nous étions heureux d’être jeunes et encore vivants au sortir de ce secteur héroïque, où tant des nôtres étaient restés, que nous avions affronté, qui nous avait épargnés. Notre béatitude ne dépassait pas une trêve fort courte. Mais cette nuit là nous marchions verts l’aurore. ? Je pensais au pauvre cher Laury et à tous ceux qui ne la verraient plus.

Après Verdun, notre repos, la reformation habituelle, marche et « reprise en mains », se passèrent dans la région de Saint Dizier. Pendant cette période, ayant vu combien les hommes en avaient bavé, je laissai entendre que ceux qui en avaient assez des exercices devaient me l’avouer. Sous la réserve qu’ils ne soient pas trop nombreux, ils seraient mis au repos deux jours consécutifs. Cet arrangement leur remonta le moral, sauf pour l’un d’entre eux que je soupçonnai de s’être fait lui-même une plaie de la main qu’il infectait avec conscience. Je lui dis que je n’étais pas dupe et ferais moi-même son pansement quotidien, dont pour l’impressionner, je marquai les tours de bande à l’aide d’un crayon dermographique. C’était d’ailleurs un (…[4]) bougre, soulard, mal noté par son chef de section qui me félicita de l’avoir détecté. Furieux, il dit à ses copains qu’il me couperait la gorge avec un rasoir (grand geste de faucheur). Le lendemain je l’avertis que s’il me ratait, moi je ne le raterais pas. Il se le tint pour dit et sa plaie guérit. C’est alors que par ma citation à la Brigade et une blessure légère par éclat d’obus, je fus promu médecin de Bataillon et passé au 63°RI de la même division. Officier, j’eus une ordonnance, un cycliste et un cheval. Celui-ci était un vieil étalon d’une taille surélevée qui sans doute lui valut son nom antique, remémorant celui du cheval d’Alexandre : Bucéphale. Une bonne bête encore pourvu d’instincts sexuels malgré sa castration, que mon cycliste m’appris à enfourcher, puis à mener au trot et ensuite au galop. C’était très bien, mais lors d’une des premières leçon, le dit cycliste lâcha la corde. Mon destrier en profita pour s’échapper, ventre à terre, en vue de regagner son écurie. Je me cramponnai à la selle, je n’en menai pas large, mais ne tombai pas. Une autre fois, encore novice, des capitaines de bataillon plus entrainés que moi m’invitèrent à une promenade équestre « au petit trot » m’assurèrent-ils. Je leur avouai ma nullité qu’ils savaient d’ailleurs fort bien. Je subodorai une farce, mais acceptai. Cela ne manqua pas, car étant partis doucement, à un moment donné, devant un champ propice, l’un de ces escogriffes après un clin d’œil lança : « Nous allons mener une course avec le toubib pour voir ce qu’il sait faire ». Ils partirent au grand galop. Mais c’était compter sans la taille gigantesque de mon Bucéphale que j’essayai en vain de retenir et qui partit comme un dard, rattrapant les autres et arrivant bon premier, avec moi , naturellement agrippé à ma selle, malgré quoi l’honneur était sauf.

J’ai conservé peu de souvenir des secteurs qui nous ont été attribués ensuite. Au Mont-sans-Nom de Champagne nous avons dû boucher d’urgence un trou causé par une perfide attaque au chlore, que les positions allemandes plus élevées que les nôtres permettaient. Les Russo-Polonais qui tenaient ces lignes avaient été décimés, beaucoup d’entre eux ayant remplacé, dans la boîte réglementaire, leur masque, par du tabac. L’oedeme aigu du poumon les avait terrassés. Deux ou trois fausses alertes au petit jour nous avaient seulement émus, car ce n’est pas drôle d’attendre, même avec des masques, la vague mortelle. A quelques temps de là nous avons été copieusement arrosés d’obus à l’ypérite[5] à Reims, aux caves Pomery. J’ai dû évacuer une centaine d’hommes plus ou moins brûlés/ Moi-même, pour les soigner, il m’a fallu soulever mon masque de temps à autre, car il n’était pas facile de respirer sous cet engin. L’un des brûlés était gravement atteint : ce pauvre type était allé à la feuillée sans papier, avait pris pour s’essuyer, un morceau de craie, sans doute arrosé d’ypérite. La brulure avait provoqué une perforation du rectum, à laquelle il a succombé dans l’ambulance.

Biaches, emplacement des crapouillots. Décembre 1916. (Photographie conservée par André Jacquelin Biaches, emplacement des crapouillots. Décembre 1916. (Photographie conservée par André Jacquelin

Encore un souvenir, celui d’un passage dans la Somme devant Peronne : la pluie de la Somme vaut celle de l’Artois. J’étais venu à Paris pour passer les 3 jours de permissions que me valait un examen de Doctorat favorisé par mon ruban de Croix de Guerre à la poitrine appuyé de plusieurs brisques au bras . J’avais eu parmi mes juges un Professeur aussi « redouté » que redoutable, j’avais convenablement répondu, étais reçu sans que ma tenue en eut été apparemment responsable, mais regagnais le Front avec un jour de retard. Je voulais donc être à mon poste avant minuit, ce qui faillit me noyer très ignominieusement. Le vaguemestre ne comprenait pas que je montasse seul aux tranchées dans un secteur peu connu de moi. C’est devant le plan de ce secteur que Castelnau devait sortir la boutade fameuse : « quel macaroni ! ». Je comptais faire le trajet avec ce cher vaguemestre, par une nuit pluvieuse très obscure ; à la seule lueur intermittente des fusées éclairantes. A mi-chemin, le brave type me dit qu’il lui fallait commencer sa tournée par les crapouilloteurs. J’aurais dû l’y suivre. Fatigué, pour gagner du temps, je me décidai à l’abandonner et à continuer seul sur le glacis, le boyau avec sa boue étant impraticable, guidé par mes chères fusées. Les allemandes étaient beaucoup plus brusques et blanches que les françaises plus lentes à s’éteindre. En fait elles m’aveuglaient plus qu’elles ne m’éclairaient, comme sur la route, les phares d’une voiture que l’on croise. J’allai sur ce terrain accidenté, un peu inquiet pout de même de ma solitude. Je me crus presque arrivé à la hauteur de mon poste de secours quand je dégringolai dans un vide bien plus profond que celui des trous d’obus déjà passés. Celui-ci, vestige probable de l’éclatement d’une mine était plein d’eau, dans laquelle, je plongeai la tête la première et pensai me noyer avec mon barda. Les parois en étaient presque verticales, boueuses, glissantes. Je me demande encore comment j’en suis sorti. J’étais frais lorsque je suis entré chez mes infirmiers, qui m’ont accueilli, les salopards, dans quelle rigolade ! Je crois n’avoir jamais, pendant toute la guerre, éprouvé une telle panique et si stupide ! Voilà ce qu’était le Front et ses surprises…

Tout cela, je ne l’ai pas écrit sur le moment à Elisabeth, je l’ai à peine dit ensuite, mais je voudrais qu’elle le sache et qu’elle comprenne mieux sur quelle sinistre toile de fond vivait et survivait mon amour. Elle l’entrevoyait, bien sûr, m’en parlait dans ses cartes et ses lettres, me confiait ses appréhensions pour ma vie et pour mon moral, me plaignait, sans connaître ces lugubres détails dont je retrouve certains aujourd’hui. Elle était elle-même en proie à d’autres difficultés. Nous nous étions rencontrés à Paris en décembre 1916, vingt mois après notre séparation de Caen, mes permissions n’ayant pu coïncider jusque là avec les séjours espacés qu’elle y faisait. Nous appréhendions ce revoir si longtemps différé. Comment nous reconnaîtrions-nous après cette séparation démesurée ? Sans doute avions-nous évolué l’un et l’autre dans des sens divergents. Malgré nos échanges et notre intimité sentimentale accrue, à quel point nous étions-nous éloignés physiquement ? J’avoue que j’étais très ému à cette crainte que devait éprouver aussi ma fiancée sans me l’avouer. Au contraire, sa dernière carte s’efforçait de calmer mon trouble.

Elle me disait que ses parents s’étaient laissés toucher par notre constance, notre fidélité réciproques. Elle m’affirmait qu’ils me recevraient avec au moins une meilleure confiance, teintée de sympathie. Ils m’invitaient même à dîner « pour faire mieux ma connaissance » deux jours après que nous nous serions revus. Dans ce désir de devancer mon appréhension, il y avait tant d’intelligence, de sensibilité et aussi un si évident désir de venir à moi, de supprimer toute distance entre nous.

Je relis aujourd’hui les lettres qu’elle m’avait écrites avant cette réunion. Je les cite, elles expriment sa foi. Le 10 juillet 1916, elle avait déjà espéré me revoir avant de partir pour la montagne.

« Depuis 3 jours j’ai vécu dans l’espérance de dans l’attente… J’étais si certaine que vous alliez venir, j’avais confiance, j’étais inondée de bonheur. Mais ce soir, c’est fini, je ne puis plus espérer, je sais que vous ne pouvez plus venir, je suis affreusement triste et pense à vous qui souffrez aussi et qui êtes triste comme moi ce soir… Mais cette joie nous a été encore refusée, je vous supplie, gardez-moi tout de même votre confiance. Vous savez bien que le jour où, à Caen, vous m’avez demandé si j’accepterais de devenir la compagne de votre vie, c’est sans hésitation que je vous ai répondu : oui. Je vous aimais déjà… mais maintenant je vous aime plus encore, parce que je vous connais mieux, je vous aime avec tout mon cœur, toute mon intelligence. Si nous nous revoyons et que vous me posiez encore la même question, je ne pourrais encore y répondre que par un « oui ». Je sens bien que je suis à vous complétement, uniquement et pour toujours… Ecrivez-moi bientôt, vous savez que les journées sont bien longues quand je ne reçois rien de vous ! Mon amis, ayez confiance toujours dans mon cœur immuable qui est si plein de vous… »

Le 28 septembre, pendant ses vacances, elle m’avait encore écrit :

« Vos deux lettres me sont arrivées ensemble avant-hier, je voudrais pouvoir y répondre longuement, mais je sens avec désolation que je n’y parviendrai pas, ces jours-ci du moins.
Ma mère est à Paris, je suis maîtresse de maison en son absence et surtout je ne puis guère quitter mon oncle et ma tante qui sont encore avec nous et dont la douleur m’inspire une immense pitié… (ils venaient de perdre leur fils François, tué à la bataille de la Somme[6].)

Ces quelques lignes vous apporteront seulement un merci et je voudrais aussi qu’elles vous rassurent… Les vôtres si nombreuses ne m’ont donné que de la joie, soyez-en certain, une joie infinie et délicieuse et, tout proche de moi, il m’a semblé entrevoir le bonheur…

Mon cœur espère… Serai-je vraiment un jour cette Aimée dont vous parlez ?… La vôtre, l’unique en dehors de qui « rien n’existe plus » ?… Par moment quelque chose me dit : « oui » et j’espère encore davantage et j’attends…

Un jour vous m’emmènerez dans ce Jardin merveilleux de l’Amour que j’ignore encore…

Mais vous ne pouvez pas savoir quelle douceur exquise il y a justement à l’ignorer quand on attend celui qu’on aime pour vous y mener…

Je vous félicite de tout mon cœur de votre citation, elle est très belle et je sais qu’elle doit être très méritée.
Je puis, peut-être, être plus fière de vous, maintenant, mais je ne puis pas mieux vous aimer que je ne l’ai toujours fait… »

Je ne transcris ces deux lettres entre plusieurs autres que pour faire sentir le degré d’intimité sentimentale que nous avions atteint au moment où nous nous sommes revus trois fois, l’une avant, l’autre après le dîner qui m’était offert. J’ai trouvé Elisabeth vraiment telle que je l’avais quittée à Caen, toujours aussi charmante, un peu pâlotte et amaigrie, sans doute à la suite du gros travail d’infirmière qui la surmenait, à l’ambulance de la rue de la Boétie. Ses yeux paraissaient encore plus grands dans son visage légèrement aminci, mais l’expression du regard n’avait pas changé dans sa profondeur. L’amour l’avait embellie. Au dîner, elle avait une jupe noire sans doute à cause du deuil récent, la mort de son cousin germain, (rayé : et qui était presque un frère pour elle). Son corsage était de satin blanc crème, légèrement échancré. Elle m’a paru délicieuse et pourtant je n’ai pas osé l’embrasser, ce que j’aurais dû peut-être, mais je crois que cette réserve l’a touchée. Le 20 décembre 16, jour où elle savait mon retour au Front, après ces revoirs, elle m’écrivit une petite carte :

« Puisse ce petit mot qui partira presque en même temps que vous ce matin vous rejoindre bientôt pour vous dire combien je pense à vous et vous suis dans toutes les étapes de votre retour. Ce retour sera très mélancolique sans doute, mais je vous ai senti si courageux que j’ose à peine vous plaindre. Moi, je ne suis pas gaie nos plus, mais je me réjouis en pensant à la lettre que vous m’avez promise. Je vous demande de me dire très, très franchement l’impression que vous gardez de nos entrevues, comme je vous dirais les miennes dès que je pourrais vous écrire un peu plus longuement. Je crains que vous n’ayez eu une déception et m’ayez trouvée très froide, très lointaine, mais cela pouvait-il être autrement ? Ma Mère a été très touchée de vos merveilleux œillets et me charge de beaucoup vous remercier. A moi ces fleurs sont douces aussi parce qu’elles me rappellent ses heures très chères, mais hélas, si brèves. »

Lettre d’Elisabeth carré de Malberg à André Jacquelin, 27 décembre 1916. Lettre reproduite partiellement dans le manuscrit d’André jacquelin: « Je ne citerai pas toute la lettre du 27 décembre qui a suivi, car elle est très longue. J’en extrais simplement quelques passages[7]… »

J’attends que vous me disiez très simplement, très franchement, si vous m’avez retrouvée telle que vous l’espériez et si vous m’aimez encore comme vous m’aimiez à Caen…

Votre carte du 21 m’est parvenue avant-hier, jour de Noël, et, d’avoir de vos nouvelles m’a faite heureuse un peu en ce jour de fête qui est devenu si, si triste depuis la guerre ! Pour vous quel a-t-il pu être ? Etiez-vous encore en 1ère ligne, avez-vous eu une messe de minuit comme celle que vous m’aviez décrite l’année dernière ? N’étiez-vous pas trop triste surtout en songeant au foyer familial que vous aimiez tant et que, pour de si longs mois, vous avez de nouveau quitté ?

J’ai, moi, été très occupée ces jours-ci par l’arbre de Noël que nous avons fait aux blessés de l’ambulance. Puis mon père étant revenu, deux de mes oncles et l’un de mes cousins étant en ce moment en permission à Paris, nous nous réunissons beaucoup en famille.

Dimanche, j’ai été entendre « Athalie[8] » au Français, cela fut superbe, mais hélas, une fois de plus, j’ai constaté que je suis absolument incapable de jouir de quoi que ce soit en ce moment… cette indifférence est une vraie souffrance et je me demande parfois si jamais je retrouverai mon enthousiasme d’autrefois !… Pour vous, je le voudrais tant !

Voici huit jours que vous êtes reparti, huit jours qui m’ont paru un siècle et pendant lesquels je n’ai pas pu vaincre la tristesse qui s’est emparée de moi dès l’instant où vous m’avez quittée et où dans un éclair j’ai entrevu toute la longue suite des semaines qui allaient de nouveau nous séparer. Vous me dites que vous vivez de vos souvenirs, moi aussi, c’est tout ce qu’il nous reste et, c’est beaucoup et si peu en même temps !

J’attends que vous me disiez très simplement, très franchement, si vous m’avez retrouvée telle que vous l’espériez et si vous m’aimez encore comme vous m’aimiez à Caen ; si les souvenirs que vous avez remportés de nos entrevus ne sont empreints d’aucune désillusion ! – Vous vous souvenez, n’est-ce pas, que nous nous sommes promis l’un à l’autre cette loyauté qui est la base même de la confiance mutuelle en amour ?
Pour moi, je vous affirme que je vous ai retrouvé complètement pareil au souvenir que je gardais de vous et que vos lettres n’avaient pu qu’entretenir. J’ai retrouvé, et avec quelle joie, vos idées autant que le son de votre voix et que l’expression de votre regard et, il me semblait par moment revenir à deux ans en arrière…

Peut-être seulement – je vous dirai tout, puisque je vous dois la franchise – peut-être m’êtes-vous apparu plus jeune que je ne m’y attendais et ai-je souffert un peu de sentir que bien que du même âge, c’était moi la plus âgée de nous deux, parce que je suis femme…

Il y a là quelque chose de très subtil, de très difficile à expliquer, mais que vous comprendrez certainement par ce que vous êtes très délicat, et que vous aurez même, peut-être, ressenti aussi un peu en me revoyant !-

Vous souvenez-vous dans « Jean d’Agrève » de cette pensée que vous m’aviez transcrite dans l’une de vos lettres et dont j’avais été frappée avant même que vous ne me la signaliez : « Au fond de toutes nos vraies passions de femme il y a une maternité qui s’ignore, une mère qui se cherche sous l’amante. » – Oui, c’est très vrai cela, je crois, et, je puis même dire que j’ai déjà un peu éprouvé ce sentiment… Mais, il est un autre sentiment, tout opposé, qu’une femme éprouve aussi, c’est celui de la faiblesse et le besoin de s’appuyer sur une expérience plus forte que la sienne, de chercher une protection et de n’être plus qu’un petit enfant qui s’abandonne avec confiance à celui qu’elle aime…

Mais ce sentiment pourra-t-il être satisfait si moralement la femme se sent plus âgée que son époux ?

Je soulève ainsi sans doute une question très grave, d’autant plus grave que malgré notre bonne volonté réciproque nous sommes bien impuissants en face d’elle ! Ne m’en veuillez pas, je vous en supplie de vous avoir parlé ainsi ; je voudrais tant ne pas vous avoir peiné, mais seulement vous avoir demandé ce que vous aviez pu ressentir en me retrouvant après 20 mois de séparation…

-J’attends avec une bien grande impatience la lettre que vous m’avez promise et, puisque celle-ci vous parviendra, sans doute, aux environs du 1er janvier, je l’achève en la chargeant de tous les vœux très ardents que je forme pour vous et que vous devinez bien !…

Au seuil de cette année nouvelle on frémit, ah ! si elle pouvait être enfin l’année de la Victoire et de la Paix et, pour nous, l’année de la réalisation de notre bonheur…
Vôtre
ECM

 

 

[1] La société Decauville, créée en 1875, est un ancien constructeur français de matériel ferroviaire et de manutention. Cette société fut fondée par Paul Decauville, Il inventa un type de voie de Chemin de fer de faible écartement (40 à 60 centimètres) qui prit le nom de « Decauville ». La voie est formée d’éléments entièrement métalliques rails et traverses qui peuvent se démonter et être transportés facilement. Cette invention a trouvé des applications dans de nombreux domaines : exploitations agricoles, minières ou industrielles, desserte d’ouvrages militaires, etc.

[2] Louvemont-Côte-du-Poivre est une commune française située dans le département de la Meuse en région Grand Est. Le 21 février 1916, le tonnerre des canons marque le début de la bataille de Verdun. Situé sur le secteur de Verdun, le village perdu par les troupes françaises le 24 février 1916 et repris le 15 décembre 1916 disparaîtra totalement sous l’acharnement des pilonnages des obus français et allemands.
Cette commune ne possède aucun habitant. C’est l’un des neuf villages français détruits durant la Première Guerre mondiale qui n’a jamais été reconstruit. Déclaré « village mort pour la France » à la fin des hostilités, il fut décidé de conserver cette commune en mémoire des évènements qui s’y déroulèrent. La commune est aujourd’hui administrée par un conseil de trois personnes désignées par le préfet de la Meuse.

[3] Le Mort Homme est une butte de 2km au nord de CHATTANCOURT, sur la rive gauche de la Meuse. Cette côte a perdu 12m d’altitude à cause des obus.
Après la prise du fort de Douaumont, le 25 février 1916, la progression se voit très fortement ralentie par l’armée française. Un front est reconstitué. L’armée allemande dévide alors d’attaquer par la rive gauche de la Meuse. Cette « bataille dans la bataille » va durer 10 jours, du 6 au 16 mars 1916. Le secteur est devenu désert où toutes les souffrances y ont été subites : cela a fini en « bain de sang ». Toutes les positions perdues au début de l’année sur la rive droite de la Meuse sont reprises et consolidées mais les Allemands conservent les collines de la rive gauche dont le Mort Homme.Le 20 mars 1916, l’armée allemande attaque la « côte 304 » à l’ouest, qui couvrait de son feu le Mort-Homme. Elle est située au cœur d’une forêt d’épicéas et de pins noirs. Jusqu’en avril, un déluge de feu s’abat sur les lignes françaises : 120 coups d’obus par minute. (Suzanne Trepagne) http://blogs.ac-amiens.fr/lamarckcentenaire/index.php?post/2014/11/21/La-bataille-du-Mort-Homme-et-de-la-c%C3%B4te-304.

[4] Illisible.

[5] Le gaz moutarde est un composé chimique cytotoxique et vésicant qui a la capacité de former de grandes vésicules sur la peau exposée.
Il a été particulièrement utilisé comme arme chimique visant à infliger de graves brûlures chimiques des yeux, de la peau et des muqueuses, y compris à travers les vêtements et à travers le caoutchouc naturel des bottes et masques, durant la Première Guerre mondiale et lors de plusieurs conflits coloniaux, puis, plus récemment, lors de la guerre Iran-Irak.
Sous sa forme pure et à température ambiante, c’est un liquide visqueux incolore et inodore qui provoque, après un certain temps (de quelques minutes à quelques heures), des cloques sur la peau. Il attaque également les yeux et les poumons.
Son nom vient du fait qu’une forme impure de ce gaz avait une odeur qui ressemblait à celle de la moutarde, de l’ail ou du raifort. Il est aussi nommé parfois ypérite (dérivé du nom de la ville d’Ypres en Belgique où il fut pour la première fois utilisé au combat en septembre 1917),

[6] Puis phrase barrée : « C’est à Elisabeth qu’il avait écrit sa dernière carte avant l’attaque : il disait : nos 75 tirent à la vitesse des mitrailleuses.»

[7] Cette lettre ayant été retrouvée nous la reproduisons en entier, ici.

[8] Athalie est une tragédie de Jean Racine en cinq actes publiée en 1691.

 

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