15 Juin 1916, lettre de Chateaubriand à son frère

 A l’abrutissement provoqué par la guerre s’ajoute pour François la tristesse de son transfert sur le front du nord, loin de l’Alsace et des Vosges. Sous la pluie de la Somme, il sent les prémisses d’autres changements plus importants et dangereux… (Mise en ligne le 29 décembre 2015)

11° Bataillon de Chasseur Alpîn. François Carré de Malberg et sa Compagnie. Somme, 1916. 11° Bataillon de Chasseur Alpin. François Carré de Malberg (en plus clair) et sa Compagnie. Somme, 1916.

Lettre de François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 15 juin 1916.

Mon abrutissement est sans pareil et je suis de plus en plus incapable d’aligner deux idées qui n’ont pas un étroit rapport avec l’art militaire. Aussi faut-il me plaindre et m’excuser…

15 Juin 1916

Plus la guerre va et plus le marasme intellectuel des gens s’accentue et s’aggrave. Mon abrutissement est sans pareil et je suis de plus en plus incapable d’aligner deux idées qui n’ont pas un étroit rapport avec l’art militaire. Aussi faut-il me plaindre et m’excuser… Te raconter ce qui pourrait t’intéresser le plus c’est à dire ce que nous faisons, nos travaux, nos espoirs, nos pérégrinations, ceci m’est formellement interdit par un devoir impérieux de conscience et une stricte observation des règlements, de sorte que, comme dans les conversations mondaines, je dois m’en tenir aux généralités les plus indifférentes relatives au prix du beurre et aux intempéries de la saison. C’est pourquoi lorsque j’écris une lettre à une personne quelconque, j’ai pris l’habitude de traiter un sujet, en long et en large, comme un vrai devoir de style.

Par exemple : « lettre de Chateaubriand à son frère à la suite d’un voyage qu’il vient de terminer dans les Vosges méridionales » Décrire le panorama du Hohneck et les réflexions suggérées aux poètes et aux philosophe. Je sais bien qu’il y a des militaires au front qui arrivent tout de même à donner de très grandes précisions sur ce qu’ils font et c’est d’un intérêt palpitant pour ceux qui savent lire entre les lignes. Ainsi j’en connais un qui s’occupe de pas mal de choses dans un Etat-major et qui dans toutes ses lettres répète invariablement que ses officiers sont « très chics » pour lui et qu’il ne cesse de faire des choses « très-très-intéressantes, souligné plusieurs fois mais on n’a jamais pu savoir de quoi il s’agissait ! Certaines personnes trouvent ces renseignements tout à fait curieux, d’autres, plus difficiles – évidemment – n’arrivent pas à se contenter de ces explications. Et cette deuxième catégorie d’individus estime qu‘en ce temps de crise du papier, il est dispendieux et superfaitatoire (sic) de le gâcher ainsi.

Sur les sommets vosgiens, j’avais encore la ressource de décrire les grâces du paysage, d’en exalter les éternelles beautés mais vraiment ici la matière manque et la verdure est très quelconque. Nous manoeuvrons d’une façon enragée et par tous les temps et comme depuis une quinzaine il pleut presque continuellement tu vois d’ici l’agrément du séjour ! Ce ne sont que les prémisses d’autres changements plus importants et dangereux.

J’ai su la longue et pénible maladie d’Oncle Raymond : j’en ai suivi dans les lettres de papa le cours douloureux, avec une émotion et une angoisse que je te laisse le soin d’imaginer ; maintenant que tout danger est écarté je partage avec joie, le bonheur que vous devez ressentir tous à le voir se rétablir complètement. C’était une répercussion bien inutile de la dureté des temps présents, une résultante générale des épreuves matérielles et morales. Que vous avez à subir depuis le commencement de cette guerre et je finis par me convaincre que, nous les combattants, aurons été des privilégiés à côté de ceux qui, comme ton Père, auront subi le choc moral de ce bouleversement.

Tel que je connais Papa, je ne serais pas étonné qu’il reçoive aussi une secousse de ce genre et je dois avouer que ce n’est pas un mince sujet de préoccupation pour moi.

Précédemment la maladie de ta Grand’mère n’était point faite pour nous réjouir et je partageais toutes vos appréhensions au sujet de sa santé. Quels vilains moments vous avez du traverser durant ces derniers mois. ! Maintenant j’apprends que c’est toi qui continue la série avec une gastrite bien conditionnée ! J’aimerais avoir l’assurance que comme l’écrit Odile, ce n’est pas bien grave et qu’il ne s’agit pas d’autre chose que d’une suite d’indigestions en « la » mineur. Moi qui avais la ferme intention de venir passer quelques jours de permission à Paris, je serais bien tombé, en te trouvant alitée et malade. Heureusement des ordres sages sont venus « m’attacher au rivage » jusqu’à une date X… Et cependant je regrette pas de ne pas t’y avoir rencontrée car je redoutais toute l’amertume des souvenirs que j’y devais retrouver à chaque pas.

Mille pensées affectueuses à toi et à tous les tiens.

François
Ci-joint un document à classer au musée des horreurs représentant les officiers de la 2ème Cie du 11ème Bon de Chasseurs. J’ai du reste quitté cette Compagnie pour faire partie de la 6ème Cie du même Bataillon.

Etat-Major du 11° Bataillon, Somme 1916. Etat-Major de la 2ème Compagnie du 11° Bataillon de Chasseurs, Somme 1916.

Carte d’Elisabeth Carré de Malberg à François Carré de Malberg, 19 juin 1916.

Nous t’embrassons de tout cœur et nous pensons beaucoup à toi même quand tu n’écris pas…

À Lieutenant F. de Malberg
11è Bataillon de chasseurs alpins
2ème compagnie, Secteur 192

Vesoul – 19 juin 1916

Mon cher François,

Te voilà retombé dans le plus complet mutisme, c’est triste mais je me consolais en pensant que j’allais te voir à Paris… Hélas ! A ce doux espoir il a aussi fallu renoncer !

Je suis rentrée il y a 2 jours à Vesoul après avoir passé 3 semaines dans la capitale dont une entière dans mon lit et cela – quoique tu en dises – sans avoir mangé la moindre glace aux fraises[1] ! Heureusement que Tatane et Odile me faisaient de bonnes petites visites, pendant que j’étais malade, sans quoi j’aurais trop enragé. J’ai appris par ta sœur[2] que tu étais dans les environs de tante Clotilde[3], mais vas-tu y rester avec tout ce qui se prépare ?… Faut-il recommencer à t’envoyer les Débats maintenant qu’il n’y a plus de risque de contagion[4] ? Nous t’embrassons de tout cœur et nous pensons beaucoup à toi même quand tu n’écris pas… Très affectueusement.

Élisabeth

[1] Allusion à une remarque de François dans une lettre adressée à sa sœur Odile le 13 juin 1916 : « Il paraît que Lily est malade, j’en suis bien désolé mais je ne serais pas étonné que ses gastralgiques douleurs soient la suite d’une indigestion de glace à la vanille ou aux fraises. » Cette taquinerie a, bien entendu, été transmise à Elisabeth…
[2] Odile Carré de Malberg
[3] Clotilde faës
[4] Allusion aux oreillons avec complications de Raymond Carré de Malberg

Carte postale de François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 27 juin 1916.

"Ceux qui les auront" Carte Postale envoyée par François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 27 juin 1916, recto. « Ceux qui les auront » Carte Postale envoyée par François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 27 juin 1916, recto.

27 juin 1916

Ma chère Elisabeth, c’est tout à fait à la hâte, au milieu du tumulte d’un changement de « home » que je t’adresse mes vœux de santé et bonheur pour ton 24ème anniversaire. C’est égal, je reste tout de même un peu interdit de constater que nous avons déjà tant d’années d’existence derrière nous ! C’est la même stupéfaction pour un chauffeur d’auto qui a marché toute la nuit et qui au petit matin dans la griserie de la vitesse et de la course regarde le nombre de kms qu’il a parcouru…

Je ne saisis pas du tout cette carte où tu me fais léger grief de mon mutisme alors que tout récemment je t’adressais quatre pages serrées et un document photographique chez tes grands’ parents. Ma résidence actuelle est assez proche de Marie Bacher et je crois que nous devons prochainement « entrer dans la carrière ». Mille affectueuses pensées à toi et à tous les tiens.

Frantz

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