14 juillet 1917, le défilé des drapeaux

Pour maintenir ou ranimer la flamme patriotique on organise, pour ce 14 juillet 1917, un défilé des drapeaux des régiments décorés. Ces « loques glorieuses » sont promenées dans Paris et André se félicite des quelques jours loin du front qu’elles vont offrir à leurs porteurs.
Le front, lui, semble calme, les nouvelles de l’étranger: Russie, Etats-Unis et Grèce sont bonnes; Raymond, habituellement si pessimiste, ne se soucie que du manque de tabac et du voyage solitaire d’Elisabeth en train pour les rejoindre à Saint Gervais…
Mais le premier anniversaire de la mort de François approche…
(Publié le 15 septembre 2018)

Carte postale de Raymond Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 8 juillet 1917, verso. Carte postale de Raymond Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 8 juillet 1917, verso.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 2 Juillet 1917.

Moi je prends toujours ma douche lorsque l’eau est à peine tiède et quelque fois presque froide. Il semble alors que c’est une pluie douce et légère, une pluie du ciel qui nous arrose…

Le 2 juillet 1917

Ma chère maman,

Je suis désolé d’apprendre que nos craintes n’étaient que trop exactes en ce qui concerne l’affection dont est atteinte cette pauvre Mme Derrien. Il faut pourtant espérer que l’extension du mal n’est pas encore trop grande. En outre le squirrhe[1] est une des variétés les plus fibreuses et les plus bénignes par conséquent du cancer du sein. Plus la tumeur est molle, plus son extension est rapide et plus par conséquent le pronostic en est grave.

Cette petite madame Loudéac est simplement la surveillante de la salle des Dames. Elle est extrêmement consciencieuse, et nous nous entendions très bien tous les deux. Nous la taquinions souvent : malheureusement son mari a été tué au début de la guerre.
Quant à la grosse infirmière, ce doit être celle qui s’occupe de la salle d’opération et de la stérilisation des instruments. L’Interne en chirurgie, au moment où mon avant dernière permission était survenue, était Melle Gomberg, une russe aux cheveux intensément blonds.

Cette salle de consultation est extrêmement petite. Et il doit y faire une étouffante chaleur. Je ne suis pas étonné que l’aspect de Riche t’ait surprise. N’est-ce pas qu’il est curieux avec son crâne tondu, sa barbe et sa moustache rasées et ses lunettes d’or ? On dirait quelque boxeur américain ou quelque moine replet. Quoi qu’il en soit, c’est un très bon type, mais pas extrêmement bûcheur. Il est, dit-on, accaparé par une vieille amie et n’a jamais songé à la marier. En tous les cas il ne se fatigue pas beaucoup pour la publication de travaux, et on ne voit pas souvent son nom à la société de chirurgie ou à l’académie de médecine.

Merci de m’avoir envoyé du papier dans ces 2 dernières lettres que je viens de recevoir hier et aujourd’hui. Je suis également d’avis que les événements de Grèce seront très favorables et très utiles pour nous ; notre armée d’orient sera ainsi améliorée et remplacée peu à peu par des éléments grecs, ce qui nous permettra de faire revenir beaucoup des troupes qui sont là-bas.

Dernièrement on demandait encore des volontaires pour ce front d’orient et on insistait sur ce fait que les transports se faisaient par terre (par Brindisi).
D’autre part j’ai l’impression que cet été qui commence n’amènera aucune offensive de notre part, ou une offensive peu sérieuse, si tant est que l’on attend la période américaine de la guerre pour reprendre le combat offensif. Dans ce cas je crois que la Russie pourrait avoir le temps de se ressaisir et de reconstituer des armées un peu minées par les idées pacifistes.

3 juillet. On apprend aujourd’hui par le téléphone que les Russes viennent de prendre l’offensive. Je ne sais si cette nouvelle est bien exacte et il faut attendre que le journal nous arrive pour qu’elle soit confirmée.

La chaleur recommence à redevenir très grande et très lourde. Heureusement que notre appareil à douches est de nouveau installé, et que nous en profitons abondamment. Moi je prends toujours la mienne lorsque l’eau est à peine tiède et quelque fois presque froide. Il semble alors que c’est une pluie douce et légère, une pluie du ciel qui nous arrose…

Par cette chaleur, je songe de plus en plus combien nous devrions nous promener dans une nudité presque complète, ou vêtus seulement de ces larges et flottants vêtements que portaient les Grecs.

Je me suis fait faire une culotte avec de la toile de tente, et elle est très bien réussie ; le tailleur lui a posé un renforcement qui me permettra de faire plus facilement du cheval. Je t’embrasse, chère petite mère, de tout mon cœur

André

[1] Suit le mot grec et ce que cela veut dire… toujours en grec…

 

 

 

 

 

Lettre de Raymond Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 7 juillet 1917.

Le soir coucher de soleil bien radieux sur les hautes cimes, et aujourd’hui c’est toute la magnificence des Alpes sans un nuage au ciel.

St Gervais 7 juillet 1917

On est vraiment bien séparé les uns des autres ici, et les distances sont accrues du fait de la zone qui veut que les lettres mettent 3 jours à arriver à destination. C’est ce matin seulement que nous avons reçu ton mot écrit mercredi, et je pense que tu as dû attendre de même ma carte de mardi et la lettre que Maman t’a adressée mercredi. Tu ne seras donc pas étonnée que nous comptions les jours qui doivent encore s’écouler avant ton arrivée. Les vacances ne nous sembleront vraiment commencer qu’à ce moment-là.

Nous avons cependant qu’à nous louer de nos débuts. Nous nous sommes retrouvés dans le chalet Koehler comme si nous l’avions quitté la veille : c’est un peu pour moi une sensation presque pénible de retomber ainsi dans le passé, alors que tant de moments ingrats se sont écoulés entre temps. Mais en tout cas nous avons tout de suite reconnu combien ce bon chalet est commode, spacieux, facile et gai à habiter – gai du moins si nous ne nous y sentions pas un peu solitaires par comparaison avec le mouvement qui y régnait par l’an passé, et surtout si on n’avait pas sur le cœur tous les soucis du temps présent : mais à ce dernier égard l’offensive de Russie et l’attitude des Etats-Unis viennent d’embellir les premières journées de notre stage alpestre. Je regrette que ta garde à l’hôpital ne t’ait pas permis de donner un coup d’œil aux fêtes qui ont eu lieu mercredi en l’honneur des soldats américains : d’après les journaux, enthousiasme a dû être très vif.

Nous nous réjouissons aussi de voir Bernard se ranimer au bon air des la montagne. Visiblement il était tout soulagé de fuir paris, et il montre depuis notre arrivée au Rozay bien de l’entrain, s’occupant de tous les rangements avec Maman et s’employant à diverses améliorations. J’espère que son rhume achèvera rapidement de se guérir. Puisses-tu toi aussi éprouver au physique et au moral le bienfait de cette vie reposante, dont tu auras pareillement le soin après ton travail ambulancier.

Je ne te décris ni le calme délicieux de la vallée, ni la grandeur toujours émouvante du paysage. Pendant que le monde est à feu et à sang, les montagnes demeurent immuables, et on a beau les connaître d’avance, on les retrouve splendides. Hier, après les premiers jours pluvieux ou nuageux, nous avons eu une magnifique journée, et comme l’air était particulièrement léger malgré le beau soleil, nous avons fait en flânant notre première promenade jusqu’à Saint Nicolas. Le soir coucher de soleil bien radieux sur les hautes cimes, et aujourd’hui c’est toute la magnificence des Alpes sans un nuage au ciel. Avec cela, la chaleur est douce, les soirées sont fraîches : que de fois déjà nous avons dit qu’on voudrait vous envoyer rue Margueritte un peu de ce bon air. Tu te représenteras tout cela de loin, ce que nous voyons, ce que nous pensons, ce que nous disons – de toi en particulier. On ne peut s’empêcher non plus de donner un regret à Charlotte, tu le lui diras de ma part : quant aux Félix, nous pensons leur qu’ils éprouvent à nouveau de la satisfaction au milieu de leurs tristesses qui nous reviennent plus vivement à nous-même dans ce cadre évocateur. S’ils mettent à exécution leur projet de revenir à St Gervais, ainsi que nous l’espérons.

Jusqu’à présent il n’y a pas foule ici, bien des villas sont encore fermées. Et pourtant notre train était plus que complet de paris au Fayet. Maman avait eu d’abord quelques soucis pour les vivres, étant donné que le boulanger avait commencé par déclarer aux bonnes qu’il ne pouvait nous livrer plus d’1 kilo de pain par jour, soit 200 gr pour chacun de nous 5. Mais ce malentendu s’est arrangé. Nous touchons du pain à discrétion, c’est d’ailleurs du vrai KKbrod[1]. La viande est bonne. L’épicerie a fait prendre à Maman tout un stock de provisions sous prétexte de se fournir d’avance. Bref jusqu’à présent il semble que l’on doit vivre dans une abondance relative. Ce qui n’empêche pas Maman de nous dire sur un ton de reproche le prix de chacun des morceaux qu’on se met à la bouche. Il y aura cette année beaucoup de framboises en forêt, semble-t-il : celles du chalet Koehler semblent devoir être moins nombreuses. Le raidillon pour monter ici est toujours aussi escarpé. Le chalet Hélène est déjà habité. Nous avons trouvé la provision de charbon annoncé et nous l’avons déjà complétée par une provision de bois. En sommes on pourra vivre, tu le vois, surtout si le temps se montre favorable et si nos invités nous font leurs visites promises : pourvu que de dehors les nouvelles soient aussi satisfaisantes.

Nous avons été contents d’apprendre que Tatane a pu se mettre en route convenablement pour Vesoul. Célestine ici se tire fort bien d’affaire. Je voudrais maintenant te recommander encore de te mettre d’accord avec tante Hélène ou avec quelqu’un d’autre pour ton voyage ici : il ne faut pas attendre la dernière minute pour combiner ton départ. Il est vrai que nous avons pu voyager dans de bonnes conditions, et sans encombrement de permissionnaires ; mais on avait dû gare de Lyon prendre des mesures spéciales à cet effet, et il n’est pas dit qu’elles seront encore maintenues lors de ton départ de Paris. Ci-joint un solde de tickets de nord sud[2] de la part de Maman : tu n’auras qu’à payer le supplément de 1ère si tu les utilises, car je n’admets guère la deuxième classe en métro.

Je te dis maintenant au revoir, ma chère Lili, en souhaitant que le bon et beau soleil d’ici ne vous donne pas une chaleur trop écrasante là-bas. Maman de son côté écrit à Gd Père et Gd Mère. Je t’embrasse bien tendrement pour chacun de nous trois, et nous continuons à te suivre en pensée jusqu’à ce que tu viennes nous rejoindre.

Ton père affectionné

RCM

La mère Payet ne quitte décidément pas sa chambre, mais elle a fait un accueil chaleureux à Maman.

[1] Le Kartoffelbrot est un pain de pommes de terre qui peut aussi contenir de la farine d’épeautre et de seigle. Lors de la Première Guerre mondiale, le Kriegskartoffelbrot, ou « pain KK », « pain caca » (pain de guerre à base de pommes de terre), était distribué aux prisonniers dans les camps allemands.

[2] Tickets pour la Ligne de métro reliant à l’époque le nord (Porte de la Chapelle) au sud (Porte de Versailles, via Montparnasse) de Paris en passant sous la butte Montmartre. Elle est gérée et construite par la société « Le Nord Sud ».

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 7 juillet 1917.

La fête du 14 juillet sera sans doute aussi fort belle si tous les drapeaux des régiments du Front avec des poilus, des vrais, et non des Américains qui n’ont rien fait encore y prennent part.

« Une grande fatigue et lassitude
Maux de tête, migraines, idées noires, rêves, des bourdonnements d’oreilles, des douleurs variables, des palpitations, des essoufflements à la moindre émotion ou au moindre effort, essoufflé à la moindre marche.
Des gaz, des gonflements, des chaleurs à tête, des douleurs au creux de l’estomac, la bouche amère, de la constipation rebelle, suivie de périodes de diarrhée et perte de mémoire. »

7 juillet 1917

Ma chère petite Mère,

Je t’envoie ci-dessus l’observation détaillée qu’un de mes malades m’a remise ce matin sur son cas personnel. Je l’ai remercié et félicité de la précision de son observation ; c’est celle d’un homme affligé d’un peu d’atonie gastro-intestinale, avec retentissement sur le système nerveux, dyspepsie ou même apepsie, forme très rare au Front ; il est remarquable en effet que la plupart des hommes qui dans la vie civile souffraient de l’estomac ont constaté une très notable amélioration dans leur été à la suite de la guerre, et de l’existence agitée, mais saine du Front ; saine pour ceux qui n’abusent pas de la « gnole » ni du « pinart ».

J’ai reçu hier une bonne lettre d’Henri ; il me raconte une très jolie séance musicale et artistique à laquelle a assisté Esther dans la chapelle du château de Versailles. Cette séance accompagnait une conférence d’un historien qui a beaucoup étudié la vie royale à Versailles, conférence spécialement consacrée à « la musique au château de Versailles ».

Il paraît que l’ensemble de cette séance fut extrêmement curieux et réussi. En effet tout ce qui concerne le siècle du Grand-Roi présente un intérêt captivant, et puis ces airs qui, depuis si longtemps, n’avaient pas ébranlé l’air de cette ville de Versailles, devaient avoir un charme vieillot et ancien. Te souviens-tu de ces danses d’autrefois que nous avons vu exécuter par Mmes Chasle[1] et Meunier[2], de l’opéra, et qui étaient si gracieuses, si fines, si jolies ? Cela me rappelle ces vers d’Albert Samain[3], sur Versailles :
… Et puis,
Léger comme un parfum, joli comme un sourire,
C’est cet air vieille France ici que tout respire
Et toujours cette odeur pénétrante des buis.

Je viens de lire sur le journal le défilé des Américains à Paris, et d’autre par un permissionnaire vient d’arriver et nous a raconté combien l’enthousiasme avait été grand dans la capitale. Il paraît que Joffre a été acclamé avec une ferveur incroyable. La fête du 14 juillet sera sans doute aussi fort belle si tous les drapeaux des régiments du Front avec des poilus, des vrais, et non des Américains qui n’ont rien fait encore y prennent part.

L’essentiel, je crois, c’est de tenir encore quelques mois et nous aurons enfin la récompense de notre patience.
Ma bien chère Maman, je t’embrasse de tout mon cœur

André

[1] Jeanne Chasles (1869-1939), danseuse soliste et directrice de la danse à l’Opéra-Comique, à la Gaîté-Lyrique et à la Comédie-Française, elle compose des chorégraphies dans lesquelles elle incorpore des éléments historiques venant de sa collection privée de gravures et de documents sur la danse. En 1931 elle est décorée chevaleresse de l’Ordre national de la Légion d’honneur.

[2] Antonine Meunier (1877-1972), première danseuse de l’opéra de Paris, qu’elle quitte en 1923. Elle enseigne la danse au Conservatoire populaire Mimi Pinson créé par Gustave Charpentier de 1900 à 1926. Elle rédige des livrets de ballets et crée une nouvelle notation du mouvement, publiée en 1931. En reconnaissance de ses services rendus au Théâtre des Armées pendant la Grande Guerre et de son dévouement à l’Académie de musique et de danse, elle est décorée en 1932 de la croix de la Légion d’honneur.

[3] Albert Samain (1858-1900) poète symboliste français dont l’une des originalités est l’utilisation du sonnet à quinze vers. De nombreux musiciens ont composé des mélodies sur ses textes. C’est Raymond Bonheur qui a composé des chœurs pour « Polyphème », drame lyrique considéré comme le chef-d’œuvre d’Albert Samain.

 

 

 

 

 

Carte postale de Raymond Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 8 juillet 1917.

Le joli tableau alpestre ci-contre te réjouira l’œil en attendant que tu viennes revoir tout cela en réalité.

Dimanche 8

Pour faire suite à ma lettre d’hier, il faut que je te demande un service. Comme il est en ce moment impossible ici de se pourvoir en tabac d’aucune sorte – ce qui me paraît pénible – je voudrais que tu m’envoies par la poste 2 paquets de caporal doux que Pierre trouvera facilement dans les débits du voisinage. Je les fumerais à ta santé. La belle journée d’hier s’est terminée par un fort et long orage, et après de copieuses ondées ce matin, les nuages se traînent encore misérablement cet après-midi dans toute la vallée. Rien de neuf sans cela. Le joli tableau alpestre ci-contre te réjouira l’œil en attendant que tu viennes revoir tout cela en réalité. Tendres baisers. RCM

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 11 juillet 1917.

Ce qui prouve l’attachement de ces hommes à leur terroir, c’est la fréquence avec laquelle ils parlent et s’entretiennent de leurs champs, de leur existence antérieure à la guerre.

Le 11 juillet 1917

Ma chère petite Mère,

Je viens – tout à fait par hasard – de m’apercevoir que le 15 juillet est la saint Henri. J’ai fait cette constatation sur un petit calendrier et j’en suis très heureux, car cela va me permettre d’écrire une petite carte à Henri pour lui souhaiter une bonne fête.
Je t’envoie dans cette lettre la carte que m’avait écrit de permission mon infirmier Pauliat. Comme cette petite ville de Nexon[1] paraît douce à habiter ! On y voit l’église rustique qui protège les maisons du bourg, et puis quelques braves paysans, et on devine sur ce pays un soleil clément et une vie facile.
Ce qui prouve l’attachement de ces hommes à leur terroir, c’est la fréquence avec laquelle ils parlent et s’entretiennent de leurs champs, de leur existence antérieure à la guerre. J’aime bien les entendre causer ainsi ; rien n’est plus instructif ni plus intéressant.

Mon caporal brancardier, lui, qui était allé à la ville voisine dans un but peu avouable est rentré hier assez tard ; il a avalé d’une manière trop rapide son dîner, et cela l’a affligé d’une sorte d’indigestion qui l’a rendu assez malade ; j’espère qu’il va être tout à fait remis aujourd’hui ; je serais désolé qu’il soit gravement malade, et qu’il faille l’évacuer, car c’est un aide très précieux.
T’ai-je dit que l’infirmier que j’avais évacué pour 12 gr d’albumine par litre est revenu ? Son albuminerie est maintenant passée et les médecins ont beaucoup discuté sur son cas sans pouvoir émettre une conclusion satisfaisante.

Le temps est toujours agréable ; il tombe quelques averses après lesquelles le ciel apparaît plus pur. Ce sont sans doute les sautes de vent qui produisent ces changements rapides. Bientôt va avoir lieu la fête du 14 juillet ; je crois qu’elle sera très belle à Paris, d’après ce qu’en disent les journaux ; c’est une très bonne idée de faire défiler à Paris quelques bataillons, parmi les troupes qui se sont le plus bravement conduites ; cela exaltera le moral des Parisiens, et puis cela permettra à quelques braves d’avoir une permission supplémentaire pour la capitale.

A bientôt, j’espère, la mienne, je t’embrasse de tout mon cœur

André

[1] Petite ville du Limousin, située à 20 km de Limoges.

 

 

 

 

 

Lettre de Louis Valentin à Elisabeth Carré de Malberg, 11 juillet 1917.

…ai renvoyé ma cantine, ma belle Vuitton, vraiment trop encombrante pour un gentleman, courant les routes comme un pauvre g… dans son modeste side-car

Mercredi 11 Jlt. 17 – 19H

Ma chère Liselle,

Commence par dire à Gd Mère que j’ai reçu ses 2 cartes-lettres. Puis écoute bien : ai renvoyé ma cantine, ma belle Vuitton, vraiment trop encombrante pour un gentleman, courant les routes comme un pauvre g… dans son modeste side-car. La clef est adressée au 14. Pierre devra déballer et veiller alors à ce que mon vieil uniforme (un peu retapé par Line) et les godasses soient portés à l’œuvre du Prisonnier de Guerre, qui réclame à grands cris, ces sortes d’effets. Les trousseaux de clefs soigneusement étiquetés vous seront j’espère réclamés par moi avant peu.
Je compte sur ta haute compétence et ta grande complaisance pour mener à bonne fin cette mission semi-charitable. Many kisses pour toi et mes parents et j’attends de tes nouvelles

Louis[1]

[1] Louis Valentin est un oncle d’Elisabeth Carré de Malberg.

 

 

 

 

 

Lettre de Mathieu Merklen, Notaire à Toul, à Raymond Carré de Malberg, 11 juillet 1917.

Il est mathématiquement et matériellement impossible que ces sauvage de l’Europe centrale triomphent. Ils n’y ont pas réussi au début, et actuellement ils ont presque le monde entier contre eux.

Toul, le 14 juillet 191

Mon bien cher ami,

Ta lettre me parvient ce matin-même. Je t’aurais écrit de suite après l’examen de Pierre si j’avais su où tu te trouvais ; actuellement encore je t’adresse ma lettre à St Gervais les Bains sans autre indication, mais j’espère qu’elle te parviendra. En te disant le résultat de l’examen de notre brave Pierre que tu connais maintenant, je voudrais te remercier à nouveau, et te dire que tu n’étais pas étranger à son succès : oui notre bonhomme a été quelque peu troublé à l’oral ; il est bien jeune et bien enfant et puis il s’était éreinté et enfin c’est la première épreuve : il a eu comme examinateurs à l’oral monsieur Chanzy et Monsieur Chantriot qui ont été bienveillants, puis Monsieur Krantz qui a été……. « vieux beau » et l’a interrogé sur Musset, le « poète de l’amour » comme il le qualifiait. Il a du reste été très doux, mais je crois que notre candidat est encore heureusement peu familiarisé avec « l’amour » et avec son poète. Enfin tout est bien qui finit bien : nous avons été d’autant plus heureux du dénouement que notre Pierre l’avait mérité. Il était grand temps que cela finisse, car Pierre se couchait et se levait à des heures impossibles. A la distribution des prix (sans prix) qui a eu lieu jeudi dernier notre bonhomme a eu 9 prix dont le prix d’excellence et le prix de tableau d’honneur et 2 accessits. Vers la fin du mois il s’embraquera pour Saint Enogat[1] où il ira passer un mois chez mon frère : l’air de la mer lui fera du bien.

J’ai accompagné Pierre à Nancy où nous sommes descendus le dimanche soir 1er juillet à la maison de famille du cours Léopold ; nous y sommes restés jusqu’au mardi après déjeuner : j’ai eu grand plaisir à me rencontrer là avec le général Faës, avec Monsieur Muller professeur à la faculté des sciences et avec mon ami d’enfance Rencker conseiller à la cour. Je n’avais pas été à Nancy depuis 18 mois : la fugue de 48h que j’y ai faite, le milieu dans lequel je m’y suis trouvé, ont été une réelle satisfaction pour moi.

Je suis heureux d’apprendre que vous êtes installés et contents de vous trouver à St Gervais les Bains, où Mademoiselle Elisabeth, Mademoiselle Marie et Félix vont vous rejoindre bientôt ; cette réunion familiale sera une éclaircie dans nos communes tristesses, mais vous parlerez bien souvent de votre home d’Alsace qui vaut mieux que les plus beaux sites du monde. Tu sais d’ailleurs que je ne partage pas ton enthousiasme pour les Alpes : le aventures funambulesques que j’y ai subies avec le cher et excellent Girodon en ont gâté la majestueuse splendeur. Et puis cette majesté est écrasante : combine plus reposants sont nos tranquilles coins d’Alsace ! Mais nous sommes des exilés : il faut nous accommoder à ce que nous trouvons, et nous féliciter de pouvoir en profiter.

Ici nous allons aussi bien que possible : tu connais les occupations de ma femme, aussi nombreuses que variées ; son activité, son caractère et son heureuse santé suffisent à tout.

Louis toujours à Souilly[2] et toujours satisfait de son sort nous annonce qu’il aura sa permission dans une dizaine de jours ; c’est pourquoi Pierre ne part pas de suite pour la Bretagne ; il veut voir son frère.

Quant à moi, je me réjouissais de l’amélioration de mon état général quand j’ai eu il y a eu mercredi 15 jours un accident congestif avec arrêt momentané de la circulation et paralysie du côté droit. Pendant cinq minutes je n’ai pu ni causer ni me mouvoir : j’ai éprouvé comme une commotion électrique dans la main et le bras droit qui sont tombés inertes ainsi que ma tête sans d’ailleurs que je perde un seul instant le sens. Dix minutes après il n’y paraissait plus. Le Docteur Gouges (avec qui tu as déjeuné à la maison) que j’ai été voir le lendemain matin (l’accident avait eu lieu le soir) a pris ma tension artérielle : il m’a confirmé que j’avais eu un arrêt momentané de la circulation causé par une rupture de vaisseau, m’a interdit Bonbonne, et m’a ordonné un régime lacto-végétarien complet et un repos absolu de deux mois. Adieu donc Bonbonne, et tant pis pour les douleurs que j’aurai l’hiver prochain. Quant au repos absolu, il serait nécessaire en effet, mais il est d’autant plus difficile à prendre que je me fatigue tous les jours davantage et que partout ma besogne s’accumule et mon retard augmente. Il me faudrait un bon élève jeune, actif : personne ne veut venir à Toul dans les circonstances actuelles. Dès que le temps est clair nous avons des alertes de taubes diurnes et nocturnes, sans dégâts et sans casse parce que nos canons leur font rebrousser chemin. Non, il faut que je reste ici, en ne faisant que l’indispensable et en tâchant de conserver mon moral et mon calme. Je demande même à ma femme et aux miens de ne plus me parler de départ : cela me fait du mal. C’est ma part des souffrances communes de la guerre, et peut-être que le bon Dieu voudra bien me compter ces années pour ma dette de purgatoire.

Je continue à croire que nos féroces et maudits ennemis sont fichus : les Russes reprennent du poil de la bête, les Américains entrent dans cette danse infernale et macabre. Il est mathématiquement et matériellement impossible que ces sauvage de l’Europe centrale triomphent. Ils n’y ont pas réussi au début, et actuellement ils ont presque le monde entier contre eux. Mais cet épouvantable cataclysme n’est pas encore près de sa fin : que de deuils que de ruines que de souffrances nous aurons encore. Que le ciel abrège ce drame.

Nous nous réunissons mon bien cher ami pour te prier de partager avec Madame de Malberg et avec tous les tiens nos souvenirs les plus cordiaux et nos sincères affections
Ton tout fidèlement dévoué
Merklen

[1] Quartier historique de Dinard (Ille-et-Vilaine)
[2] Village de l’arrière-front situé dans la Meuse.

 

 

 

 

 

Lettre de Raymond Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 14 juillet 1917.

St Gervais 14 juillet 1917

Ma chère Lili

Pendant les 1ers jours de cette semaine, nous avons eu une Sommerfrische[1] vraiment trop complète : pluies lamentables et à la suite des orages réitérés abaissement de la température qui nous aurait fait croire l’approche d’octobre. Depuis 3 jours au contraire nous sommes revenu au temps le plus magnifique qui se puisse souhaiter. La journée d’hier en particulier a été une des plus belles que nous ayons jamais connues à St Gervais. Aujourd’hui même magnificence, mais la chaleur monte : qu’est ce que cela doit être à Paris pour le Fête Nationale, rendue réellement nationale cette fois par la revue des drapeaux décorés : auras-tu pu voir un fragment de cet émouvant défilé ? Nous avons eu aussi avant-hier le retour de la crise du pain, qui semble devoir sévir périodiquement. Il nous a fallu aller chercher une livre de pain jusqu’à Combloux où d’ailleurs eu une vue admirable par un temps d’une fraîcheur exquise. Hier le pain a reparu à St Gervais. Par ailleurs le ravitaillement en viande, légumes, fruits, œufs et beurre est jusqu’ici suffisant et même largement suffisant. Tout de même, bien des villas semblent devoir rester fermées : les gens ont craint la pénurie de vivres et n’ont pas loué cette année. Les hôtels, au contraire sont déjà fort garnis. Une autre pénurie semble être celle de tabac qui fait toujours défaut. C’est évidemment un parti-pris de l’administration vis à vis de la zone. Outre les 2 paquets que je t’ai demandés par la poste et que je n’ai pas encore vus venir, il faut que je te demande de m’apporter 10 paquets de Caporal doux : le transport de ce tabac est parfaitement licite. Je te recommande spécialement cette commission. Malgré ces légères privations et malgré aussi notre solitude à trois, je puis dire que la vie reste ici singulièrement facile et douce, tant l’air est bon et les spectacles dont on jouit sans cesse, grandioses. Nous ne sentirions pas l’isolement si nous ne pensions aux absents, qu’on espère du moins revoir, et plus encore aux disparus qui autrefois on partagé nos joies alpestres. Chaque matin dans ma chambre je donne un regret à Charlotte, lorsque je regarde la place ou le brave Christian faisait à côté de moi la sieste sous la véranda.

Sous un autre rapport nos débats ici auront été embellis par les bonnes nouvelles de Russie et d’Amérique : et puis jouissons à fond du gâchis parlementaire où en arrivent les Allemands et qui constitue aussi un heureux symptôme. Espérons que cette sérénité de l’horizon politique du moins tiendra pour notre contentement quand ton arrivée sera venue compléter notre satisfaction de nous retrouver dans ce beau pays.

Ceci m’amène à te parler de ta dernière lettre du 10 arrivée ce matin. Our commencer par ce qui me plait le mieux, ton voyage d’arrivée. Je suis contrarié de voire que tu ne trouve aucun chaperon. A la date où tu recevras cette lettre, il n’y aura cependant plus aucune minute à perdre pour retenir ta place rue Benouville. Comme le wagon pour le Fayet est à couloir et qu’on peut y trouver protection auprès des gens des compartiments voisins en cas de besoin, je ne veux pas t’imposer le détour par Vesoul et espère que tu feras ainsi le trajet sans encombre. Mais demande ton billet au plus tôt rue Benouville en ayant soin de te faire réserver un coin. Il faudra, même avec ta place retenue, que tu te trouves un bon moment d’avance à la gare de Lyon pour y occuper ta place, et surtout puisque tu auras des bagages à enregistrer. A Annecy on n’a pas visité notre bagage, il a fallu y descendre seulement pour le visa des sauf-conduits. N’oublie pas non plus de te munir de provisions pour pouvoir manger le matin, car il n’y a nulle part d’arrêt à un buffet. Et j’espère que tu pourras sans difficulté opérer la jonction avec Tatane à Aix. Quant au gaz et à l’électricité, Maman est d’accord avec la note ci-jointe que tu peux payer au concierge. Il faudrait aussi signaler à la concierge que nous avons laissé à la cuisine un solde de charbon, et lui dire que dans le cas où nous ne reviendrions plus rue Gounod, nous supposons que le locataire qui nous succéderait ne serait pas fâché de trouver du charbon en en payant un prix raisonnable. Enfin il ne faut pas manquer de confirmer à Mme Léry que nous sommes nullement décidés à ne pas revenir dans son appartement et que nous espérons toujours qu’elle nous donnerait la préférence. Je dois dire que Bubi éprouve encore un frisson pénible quand il parle de l’obscurité de la rue Gounod par comparaison avec la radieuse lumière où l’on baigne ici. Mais enfin il ne faut pas dire : fontaine je ne boirai pas ton eau, et on sera peut-être bien obligé de revenir rue Gounod. Dis le à Mme Léry en termes aimables, en lui donnant notre adresse et en la prévenant que les lettres mettent 4 jours à faire le trajet. La concierge a-t-elle une provision de charbon pour le calorifère ? La repasseuse dont Louise avait donné l’indication à Emilie, se trouve au coin de l’avenue de Wagram et de la rue de Prony : mais impossible de dire le nombre de cols et de manchettes qu’elle a à nous restituer. Bubi a retrouvé ici son stylo : mais je regrette amèrement ton chapelet et ma montre pour laquelle j’ai écrit au préfet de police, sans réponse jusqu’ici. J’avise qu’on avait arrêté au sortir du métro un homme et un femme qui y dépouillaient les voyageurs : sont-ce mes voleurs ?

Nous avons été bien surpris d’apprendre le départ de Jean[2] pour Biarritz mais nous sommes contents de penser qu’il va pouvoir un peu se reposer et améliorer l’état de son bras. J’espère que l’indisposition de Grand-Mère n’a pas eu de suite durable. Dis lui ainsi qu’à Grand-père que je lui écrirai prochainement. Je ne le fais pas en ce moment pur ne pas faire double emploi avec ce que je t’écris à toi-même.

3 heures après-midi. J’achève ma lettre par une forte chaleur qui n’a pas empêché Maman et Bubi de partit tout à l’heure avec les bonnes pour aller cueillir des myrtilles. Le temps est si clair que l’on voit les Pierre des Fiz et les glaciers comme avec une lunette d’approche : est-ce le présage d’un nouvel orage ?

Tante Hélène a donc renoncé à Maricourt[3] ? J’ai écrit à l’oncle Félix pour lui redire que nous comptons sur leur séjour prolongé à St Gervais, et je lui ai même parlé d’emmener le « sujet » proposé. Nous sommes contents de savoir que tante Hélène et Odile forment des projets qui correspondent à nos espérances. A bientôt donc ma chère Lili, et puisses tu d’ici là ne pas trop pâtir de la reprise de chaleur. Nous t’embrassons tous trois bien tendrement, ainsi que tes grands-parents.

Ton père affectionné

RCM

[1] Villégiature

[2] Jean Valentin, cousin d’Elisabeth.

[3] Elle a renoncé à accompagner Félix sur la tombe de François Carré de Malberg, leur fils, pour le 1er anniversaire de sa mort. Il est tombé à Maricourt, le 6 août 1916 aux combats de la Somme.

 

Un an avant: Le lieutenant Carré de Malberg, à la tête de la 6ème Cie du 11ème bataillon de chasseurs alpins, rendant hommage au drapeau des chasseurs à pied. Somme 8 juillet 1916. Un an avant: « Le lieutenant Carré de Malberg, à la tête de la 6ème Cie du 11ème bataillon de chasseurs alpins, rendant hommage au drapeau des chasseurs à pied. Somme 8 juillet 1916 ».

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 15 juillet 1917.

Les petits chasseurs surtout, qui ont défilé si crânement, ont été acclamés et leur drapeau, cette loque sublime.

15 juillet 1917

Mon aimé chéri,

J’ai reçu de vous ces jours-ci deux lettres qui m’ont faite heureuse, mais la première avait été ouverte par l’autorité militaire et je n’étais pas très contente que d’autres yeux, avant les miens, aient lu ce que vous m’écriviez… Enfin « c’est la guerre ! » Il faut bien supporter ces petits inconvénients et, heureusement, vous ne me confiez dans cette lettre aucun secret militaire !

Je crois que cela a encore « chauffé » pour vous ces derniers jours et hier particulièrement d’après le communiqué de ce soir, et pourtant c’était le 14 juillet et jour de fête !

Hier j’ai eu la grande, l’immense joie d’assister à tout le défilé des drapeaux[1]. J’étais avec mes blessés à un deuxième étage du boulevard St germain et je n’oublierai jamais ce spectacle magnifique et si émouvant.
La foule regardait et acclamait religieusement ces héros qui revenaient de la bataille et qui vont y retourner… dont tant tomberont encore pour nous obtenir la Victoire ! Les petits chasseurs surtout, qui ont défilé si crânement, ont été acclamés et leur drapeau, cette loque sublime. Je vous assure que c’était bien beau et que tout cela a duré j’ai eu bien souvent des larmes dans les yeux…
Sans cela, de ma vie ses jours-ci, je n’ai pas grand chose à vous dire. Je suis à l’ambulance toute la matinée, j’y retourne souvent l’après-midi ou bien je reste avec mes grands-parents, ou encore je sors pour faire quelques courses indispensables avant le départ.
Je quitterai Paris peut-être déjà entre le 20 et le 25, cela dépend de nos amis Chastelain, avec qui je dois faire le voyage jusqu’à Aix et qui n’ont pas encore fixé leur date de départ. En tous les cas, je vous préviendrai de suite pour que vous puissiez m’écrire le plus vite possible. Comme je vais être joyeuse en arrivant au Rozay de penser que vous y viendrez bientôt aussi !

Pour en revenir à vos lettres, figurez-vous que j’avais lu aussi par hasard, le fameux article sur les mariages pendant la guerre, qui n’a sans doute rien de bien remarquable en soi, puisqu’il ne vous a même pas convaincu !

Moi j’étais d’avance convaincu… Je sais bien que j’aimerais mieux me marier pendant la guerre plutôt que d’attendre indéfiniment cette paix tant désirée mais que l’on n’entrevoit pas encore ! Je sais bien aussi que même si vous deviez être frappé, j’aimerais mieux avoir connu le bonheur, ne serait-ce que bien peu de temps plutôt que de ne garder que le souvenir d’un rêve…

Mais voilà que pour la première fois, je crois, mes idées et vos idées divergent. Pourquoi André, mon chéri ? Je ne comprends pas ou si je comprends, je suis très malheureuse…
Je vous aime pourtant bien tendrement.

Elisabeth

[1] Le défilé du 14 juillet 1917 fut particulier en cela qu’il rassembla un nombre considérable de représentations de régiments. Appelée « Fête des drapeaux« , cette journée « fut la fête des étendards et des drapeaux. Tous les drapeaux décorés de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre, presque tous les drapeaux de France, car il y en a bien peu qui n’aient pas été cités à l’ordre de l’armée, firent voir leurs blessures de guerre. Il en est qui sont de magnifiques haillons, bleus, blancs et rouges, déchirés par les éclats d’obus et les balles, leur soie effilochée par le vent de la bataille. Et ce sont ces drapeaux en loques qui étaient le plus applaudis par la foule enthousiaste et grave qui avait devant elle l’image de la patrie, déchirée et sanglante, mais toujours fière, recueillie, debout. » (Edition du journal « Le Temps » du 15 juillet 1917)

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 15 juillet 1917.

Nous aurons peut-être quelques petits troubles et des désaccords au début, mais j’espère qu’une douceur et une bonté toujours fermes et sans faiblesse auront raison de ces causes de dissension qui sont bien un des périls les plus grands du mariage.

Le 15 juillet 1917

Ma bien chère Maman,

J’espère que tu auras bien reçu ma lettre d’hier, celle où je te disais de remettre à ma Tante Jeanne les petites photographies des montagnes pour qu’elle les envoie à ce bon Jean ; je crois que nous nous les partagerons en frères et l’essentiel est simplement que j’en conserve une ou deux en souvenir de ce voyage qui fut si charmant et que nous avons eu la chance de faire immédiatement avant cette longue guerre.

T’ai-je bien remerciée hier des nombreuses pages de papier que tu as jointes à tes lettres et qui m’ont été très utiles ? Je ne le crois pas. Quoiqu’il en soit, maintenant que je possède de ce papier une petite avance, tu n’as qu’à m’en envoyer seulement sous forme de lettres de 2 pages dont tu n’emploieras qu’une seule. Je ne t’ai pas accusé réception non plus de ce feuillet de vieux livre (Est-ce de Montaigne ?) qui traite de mariage. Cela me rappelle plusieurs conversations que j’ai eues avec Elisabeth et où elle me disait qu’elle ne voulait point du tout jamais diriger notre foyer, mais seulement être commandée et aussi protégée. Elle m’écrivait encore dans sa dernière lettre : « J’ai soif de cette domination que l’amour rend si merveilleusement douce… ». Cette poussée d’humilité m’a touché en me faisant sourire. Mais je crois que la femme est ainsi faite qu’il faut la dominer si l’on ne veut pas être dominé par elle et la commander si l’on ne veut pas lui obéir. C’est sans doute pour cette raison que l’on conseille le mariage entre un homme plus âgé et une femme plus jeune ; de la sorte le conflit d’autorité ne se produit pas, tout individu se remettant en général spontanément à celui qui se trouve son aîné. Mais je pense pourtant avoir une volonté et une personnalité assez accentuée et assez forte pour ne pas éprouver de telles difficultés auprès d’Elisabeth. Nous aurons peut-être quelques petits troubles et des désaccords au début, mais j’espère qu’une douceur et une bonté toujours fermes et sans faiblesse auront raison de ces causes de dissension qui sont bien un des périls les plus grands du mariage.

Elle me disait encore qu’elle avait toujours aimé le prénom d’André et que, même toute jeune, lorsque son petit frère était né – elle avait alors 10 ans – elle avait prié ses parents de lui donner ce prénom. Elle ajoutait qu’elle craignait que je n’aimasse pas son prénom à elle et que je le trouvasse (que d’imparfait du subjonctif !!!) long, compliqué et prétentieux. Elle me disait que s’il en était ainsi, elle serait bien heureuse que je l’appelle autrement, d’un nom que j’aimerais et que je serais seul à lui donner. Je lui ai répondu à ce sujet en la rassurant et en lui disant quez je trouvais très joli Elisabeth. Mais je lui disais aussi que plus tard, nous pourrions, entre nous et quand nous serions seuls l’abréger un peu. Je crois que « Lise » serait le diminutif le plus agréable… Qu’en penses-tu ?

Mille bons baisers, ma bonne petite Mère

André

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 19 juillet 1917.

L’auteur concluait, bien entendu, que l’on ne doit pas hésiter à se marier pendant la guerre ; j’avais écrit à Elisabeth que ce n’était pas mon avis…

Le 19 juillet 1917

Ma bonne petite Mère,

J’ai reçu hier deux longues lettres, une d’Henri que je t’envoie, car elle est très drôle… un peu audacieuse quand elle retrace les grossièretés de cet étrange Auguste Welsch, mais enfin tu ne t’en offenseras pas et j’espère même qu’elles te feront rire. L’autre lettre était d’Elisabeth. Elle m’a raconté combien elle avait été heureuse d’assister au défilé des drapeaux, le 14 juillet, des fenêtres de son ambulance ; elle me dit aussi qu’elle va peut-être avancer son départ pour St Gervais, afin de partir en même temps que des cousines ou amies à elle, amies qui s’en vont vers Aix-les-Bains, passer là-bas une partie du mois d’août. Je lui avais parlé d’un article de journal, à Elisabeth, article que je vais chercher (car je l’ai conservé) pour le joindre à cette lettre, et qui concerne le mariage pendant la guerre ; l’auteur concluait, bien entendu, que l’on ne doit pas hésiter à se marier pendant la guerre ; j’avais écrit à Elisabeth que ce n’était pas mon avis, mais elle ne comprend pas ce qui me pousse à écrire ainsi : je vais lui écrire pour lui développer ma pensée ; il me semble que les quelques jours que l’armée octroie généreusement aux combattants pour qu’ils contractent un mariage, sont bien insuffisants et bien courts, et que se quitter après si peu de temps d’union doit être très douloureux.

Cette union elle-même, je ne crois pas qu’en si peu de temps, elle puisse être vraiment complète et bonne. Les premiers jours d’un mariage, en effet, il doit y avoir forcément des tiraillements, une petite gène physique et morale qui empêchent la réalisation de ce bonheur, et ce doit être particulièrement douloureux et dangereux de se quitter sur ces sensations mauvaises.

Nous sommes redescendus des lignes pour nous placer en réserve, à quelques kilomètres, dans un nouveau bois de pins ; nous nous trouvons au sommet d’une crête légère et la vue, de là, est très étendue et très belle ; des bois et des plaines alternent jusqu’à l’horizon qui est très bleu.

J’ai fait venir hier mon cheval, et j’ai pu faire une promenade d’une heure environ qui m’a bien amusé, car la jument galopait avec allégresse et sans se faire prier. Malheureusement une ondée est survenue, qui m’a ramené vers le chemin du retour.

Fialaire doit rentrer aujourd’hui de permission ; cela m’ennuie pour lui, mais pour moi je m’en réjouis, car c’est un brave type très précieux et très dévoué.

Je te quitte, ma chère petite Mère, car il est l’heure d’aller déjeuner, et je ne voudrais pas faire trop attendre mon commandant. Je t’embrasse, chère Maman, de tout mon cœur

André

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 20 juillet 1917.

20 juillet 1917

Mon Aimé,

Je reviens causer avec vous doucement tendrement… J’aime ces heures du soir où dans le calme et la solitude je vous évoque et où je peux vous dire tout mon cœur.

Ce soir pourtant je suis triste ; je viens de voir mon oncle[1] de passage à Paris et qui va à Maricourt, pour la première fois visiter la tombe de François. Mon Dieu, que ce voyage doit être douloureux et pourtant comme je voudrais pouvoir le faire aussi !

Pourquoi ;, André, ne voulez-vous pas me faire connaître d’avantage les souffrances et les dangers de votre vie au front ? Je comprends que vous épargnez ainsi votre mère, mais moi il ne faut pas me traiter de la même façon. Je voudrais au contraire tout savoir, ce serait pour moi la seule manière de partager un peu – Oh ! si peu – vos souffrances et je vivrais peut-être moins égoïstement si je savais ce par quoi vous passez durant ces longs mois de guerre.

Et plus tard, voyez-vous, mon Aimé, je voudrais aussi être pour vous un appui et un soutien, mais je voudrais aussi être pour vous la compagne courageuse à qui vous pourrez sans crainte toujours confier vos soucis, vos craintes et toutes les difficultés qui surgiront sur votre chemin… qui sera aussi le mien. Ainsi appuyés l’un sur l’autre, il me semble que la vie sera plus facile à vivre et que nos énergies seront dédoublées.

Mais que je serai malheureuse se je sentais que pour m’épargner vous me cachez vos tourments et vos peines… Non, je vous assure, je suis très capable de courage aussi, et puis, André, mon Chéri, vous m’avez maintenant permis de tout me dire, ce qui est gai, comme ce qui est triste !

Dans votre dernière lettre vous me parlez des derniers livres que vous venez de lire, mais de ces livres je n’en connais qu’un seul : « La lumière qui s’éteint » lu il y a déjà plusieurs années et qui m’avait assez plu, malgré le triste caractère de femme qui y est dépeint. Et je ne suis pas tentée du tout par la série des « Claudine[2] » dont vous me parlez et qui semble vous avoir charmé.

Savez-vous que je suis devenue très sage du point de vus de mes lectures et que mes curiosités de jadis sont presque tout à fait passées ! Venez fouiller dans mes tiroirs, je crois que vous n’y trouverez rien de répréhensible.

Et d’ailleurs, qu’ai-je lu autrefois « en cachette » ? Quelques Gyp[3], quelques Marcel Prévost[4], pour lesquels j’ai toujours un faible ; ce n’était pas très terrible n’est-ce pas ? Et à Nancy, dans ma bibliothèque vous trouverez encore un livre que j’ai lu et relu toute une année et aimé follement, un livre d’Oscar Wilde, traduit de l’anglais et qui s’appelle « Le Portrait de Dorian Gray ». Le Connaissez-vous ? Je ne puis pas vous dire ce qu’il y a dedans, ce n’est presque pas une histoire, mais c’est la volupté qui ensorcelle et qui berce et je reconnais que longtemps je suis restée sous l’influence de ces pages qui m’ont fait beaucoup de mal peut-être !

Car, voyez-vous, mon Aimé, je crois à l’influence des lectures, sur les femmes surtout, dont l’esprit est très malléable et l’imagination sans frein, et c’est pourquoi je voudrais que vous preniez un peu soin de moi et que vous ne me donniez pas trop de tentations…

Ne sentez-vous pas que vous êtes déjà un peu responsable de mon être moral et que plus tard vous le serez beaucoup ? Parce que je vous aime, mon Chéri, je suis tellement portée à n’agir que par vous

Elisabeth

Samedi matin : Mon départ reste décidé pour jeudi soir, je crois qu’il faudra que vous me répondiez à cette lettre à St Gervais. Tendrement vôtre El

[1] Félix Carré de Malberg.

[2] Série de romans de Colette.

[3] Sybille Riquetti de Mirabeau, à la ville comtesse Roger de Martel de Janville (1849-1932), plus connue sous le nom de plume de Gyp, est une dramaturge et romancière française.
La comtesse de Martel commence par publier quelques textes dans la Vie parisienne en février 1877, puis dans la Revue des deux Mondes. À partir de 1880, elle commence à publier en volume, sous le pseudonyme de Gyp, écrivant toutes les nuits, au total plus de 120 ouvrages.
Cette production, abondante et aujourd’hui complètement oubliée, montre un sens certain du dialogue, un esprit mordant, de l’humour, une grande capacité d’observation. Gyp se moque avec bonheur de la bonne société dont elle fait partie. Elle a créé des personnages qui demeurent des archétypes : l’enfant gâté, l’écolière précoce, la jeune épouse, etc. Violemment antisémite, collaboratrice de La Libre Parole de 1899 à 1913, Gyp voit dans les juifs les destructeurs d’une organisation rêvée et imagine qu’avec « l’anéantissement de la puissance juive, reviendront toutes les gloires, toutes les grandeurs, toutes les beautés disparues de la France». Nombre de ses romans sont marqués de cet «antisémitisme notoire fréquent à l’époque dans la bonne société » et d’un esprit trop patriote pour aujourd’hui. Bien que proche amie d’Anatole France, elle fut boulangiste, antidreyfusarde et passionnément nationaliste, comme la majorité de ses concitoyens depuis la perte de l’Alsace-Lorraine.

[4] Eugène Marcel Prévost (1862-1941) est un romancier et auteur dramatique français. Il triomphe en 1894 avec Les Demi-Vierges, son roman le plus célèbre. Il décrit en forçant le trait les ravages que la vie parisienne et l’éducation moderne sont censés faire chez les jeunes filles. Le terme « demi-vierge», désigne une jeune fille affranchie mais cependant vierge.

 

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